Accueil
Recensions JANVIER-MARS 2009

Dominique BORNE et Jean-Paul WILLAIME (dir.), Enseigner les faits religieux, quels enjeux ?
Préface de Régis Debray, Paris, Armand Colin, "Débats d'école", 2007, 224 p. En 2002, Régis Debray remettait un rapport sur l'enseignement du fait religieux au ministre de l'Éducation nationale dans lequel il prônait une approche objectivante et non confessante "du religieux comme objet de culture" et le passage d'une laïcité de l'abstention, muette sur les religions, à une laïcité intégrant les sciences religieuses dans le savoir scolaire. Dominique Borne, ancien doyen de l'Inspection Général de l'Éducation nationale, historien, préside l'Institut Européen des Sciences Religieuses ; avec son directeur, Jean-Paul Willaime, il fait le bilan de l'avancée de ce chantier avec un point de vue institutionnel et un parti-pris de sérénité. L'I.E.S.R. a pour but de faire le lien entre la recherche en sciences religieuses, à l'E.H.E.S.S. notamment, et l'enseignement primaire et secondaire. Le choix du Ministère fut de ne pas créer une nouvelle matière, avec son corps de professeur et son horaire spécifique, mais d'aborder les "faits religieux" au sein des diverses disciplines et dans une démarche interdisciplinaire, au risque que les enseignants y consacrent peu de temps. La demande naît dans un contexte de déploration de la perte d'une culture religieuse nécessaire à la connaissance de la littérature et des arts ; elle rejaillit ensuite sur la question de l'identité française et européenne, de la laïcité, de la bonne intégration des jeunes musulmans dans le système éducatif et plus largement, la société française. Un contexte conflictuel, symbolisé par la question du foulard islamique, renforce un courant laïciste antireligieux. La première partie du livre, la principale, "Les faits religieux de la recherche scientifique à l'école", propose une approche empirique d'un concept flou qui s'est imposé dans le débat en raison même de ses ambiguïtés. La recherche universitaire emploie sans complexe les termes d'histoire des religions, d'histoire religieuse ou de sciences religieuses. Mais l'emploi de ce terme aurait trop fait référence à une nouvelle matière scolaire. L'emploi du substantif "religion" est écarté pour ne pas prêter le flanc aux reproches d'introduire le loup (les religions) dans la bergerie laïque (l'école) ; en outre l'adjectif est plus large et permet d'éviter l'aporie de la définition de "religion". Le terme neutre de "faits" connote scientifiquement et semble prémunir d'un risque d'apologétique ou de catéchèse. Mais il se prête à une réduction positiviste aux seuls faits matériels, visibles, ou au non-religieux dans le religieux. Il aurait été plus juste, mais plus complexe, de parler d'approche rationnelle et intellectuelle des phénomènes religieux. La démarche des auteurs se garde cependant de ces écueils et n'évacue pas la question du sens. Elle présente trois axes : une éducation au langage symbolique, une contribution à la connaissance et à l'intelligence du patrimoine culturel ; une contribution à l'éducation et à la citoyenneté par le respect et la connaissance de l'autre. La seconde partie est consacrée aux "approches pédagogiques" de façon plus technique : programmes scolaires, pédagogie, didactique pour les textes et les images. La portée symbolique d'une oeuvre d'art ouvre forcément à la référence aux dimensions confessantes et théologiques ; les auteurs mettent en garde sur une approche exclusivement artistique qui serait involontairement esthétique et apologétique, car elle négligerait les aspects sombres et violents du religieux. L'ouvrage se termine par une partie qui envisage l'enseignement des faits religieux dans la vie des établissements scolaires et dans la société : faut-il ajouter un enseignement de la laïcité à celui des faits religieux ? on y lira une intéressante mise au point sur l'histoire et la situation actuelle de la laïcité dans l'école. Malgré les modules que les I.U.F.M. doivent consacrer à l'enseignement des faits religieux, on peut s'interroger sur l'ambition des objectifs présentés à des professeurs souvent réticents à aborder les sujets religieux, connaissant mal les grandes religions et soucieux d'éviter des conflits en classe. D'autre part, cette présentation égalitaire et extérieure des "faits religieux", sans référence à la transcendance ni à la communauté croyante, présente un risque de relativisme et d'enfermement des religions dans le passé et le patrimoine qui inquiète certains pasteurs et parents chrétiens, surtout pour les élèves les plus jeunes. Ce livre s'adresse donc à un public plus large que les seuls enseignants ; tous ceux que la place des religions dans la société française intéresse liront avec profit une présentation claire, intelligente et ouverte des options de l'Éducation nationale en la matière qui présentent une réelle avancée. Toutefois cette façon d'envisager l'enseignement des « faits religieux » se trouve en tension avec l'approche de Jean-Paul II et de Benoît XVI liant culture et annonce de l'Évangile. Ce dernier achevait son discours aux Bernardins, en septembre 2008, en déclarant : "une culture purement positiviste, qui renverrait dans le domaine subjectif, comme non scientifique, la question concernant Dieu, serait la capitulation de la raison, le renoncement à ses possibilités les plus élevées, et donc un échec de l'humanisme, dont les conséquences ne pourraient être que graves. Ce qui a fondé la culture de l'Europe, la recherche de Dieu et la disponibilité à l'écouter, demeure aujourd'hui encore le fondement de toute culture véritable." J.-F. GALINIER-PALLEROLA
|