Accueil
Recensions JUILLET-SEPTEMBRE 2008

Jean-Baptiste LECUIT, L'Anthropologie
théologique à la lumière de la
psychanalyse
Jean-Baptiste LECUIT, L'Anthropologie théologique à la lumière de la psychanalyse, La contribution majeure d'Antoine VERGOTE, Paris, Éditions du Cerf, "Cogitatio fidei, 259", 2007, 688 p. Le titre et le sous-titre de l'ouvrage correspondent parfaitement au propos et au contenu du travail de Jean-Baptiste Lecuit. Il s'agit bien de porter un regard sur l'anthropologie chrétienne ou plus exactement sur quelques thèmes de cette discipline qui s'interroge sur l'origine et la vocation de l'humanité. Ces thèmes sont choisis en raison de leur rencontre avec la démarche de la réflexion menée par la psychanalyse. Remarquons tout de suite que J.-B. Lecuit prend à coeur la démarche de Freud lui-même et que, pour cette raison, il passe sous silence l'oeuvre des psychanalystes qui ont trouvé meilleur accueil chez les chrétiens. Jung est rapidement mentionné, lui que les Carmes ont si abondamment commenté et utilisé au milieu du XXe siècle ; J. Lacan est souvent cité, mais ses disciples chrétiens sont absents du débat ; Denis Vasse, Louis Beirnaert, Michel de Certeau ou Françoise Dolto ne font que l'objet d'une note (p. 479). Dans cette attention exclusive à l'oeuvre de Freud, J.-B. Lecuit rencontre Antoine Vergote dont l'oeuvre a instauré un dialogue serré avec le fondateur de la psychanalyse. J.-B. Lecuit ne manque pas de noter que la question de la psychanalyse n'est pas seulement affaire de débat intellectuel ou d'échange, voire de confrontation d'idées, mais bien affaire d'expérience. Il cite à ce propos Maurice Bellet qui se situe bien dans "la perspective de l'expérience" pour reconnaître que lui aussi respecte cette exigence : "Notre réflexion entend garder un contact permanent avec l'expérience du rapport vécu entre foi et psychanalyse" (p. 375). Cette option est un appel à la lucidité sur sa propre situation : "Le simple fait d'être prêtre ou religieux, qui plus est théologien, est de nature à renforcer le soupçon et la rigidité défensive que plus d'un analyste ou analysant fait peser a priori sur l'attitude croyante. Les réflexions qui suivent entendent traverser ces risques et affronter ce soupçon, en permettant de penser le conflit entre la croyance au Dieu du désir, qui tombe sous le coup de la critique psychanalytique, et le désir du Dieu de la foi" (p. 376). Sur ce chemin, J.-B. Lecuit fait l'éloge d'A. Vergote quand il conclut : "Nous pensons que le parcours et l'oeuvre de Vergote illustrent de manière exemplaire la possibilité d'une intelligence de la foi éclairée et éprouvée par l'expérience et la théorie analytique" (p. 609). Nous pensons qu'il a raison de le faire car, à notre avis, A. Vergote a vécu cette situation et son oeuvre mérite d'être reconnue et honorée par ceux qui cherchent à manifester la profondeur de l'anthropologie chrétienne, en la revisitant à la lumière de la psychanalyse - comme expérience et comme théorie. L'ouvrage est une présentation systématique de l'oeuvre de A. Vergote reconnu comme un maître, en ce sens que l'on peut s'appuyer sur lui pour aller plus avant et entrer de manière pertinente dans une question. La bibliographie comporte une longue première partie (plus de 25 pages) donnant connaissance des publications d'A. Vergote (p. 611-637) tandis que la deuxième partie dite "bibliographie générale" donne un bon panorama de la manière dont la psychanalyse et la théologie se rencontrent (p. 637-655). Nous sommes donc face à un travail universitaire qui rendra service à ceux qui oeuvrent à la rencontre des cultures. A l'heure où les religions reviennent au premier plan de la vie sociale une telle recherche est bienvenue. L'introduction aborde un thème où la science invite à repenser les débats classiques en anthropologie, puisqu'elle fait référence à ce qu'il est convenu d'appeler Mind-Body Problem, selon l'école nord-américaine. Pour J.-B. Lecuit, ce débat est une invitation à chercher une voie qui échappe aux insuffisances du monisme matérialiste ou du dualisme spiritualiste qui dominent l'anthropologie. Sur ce point, "A.Vergote fait partie de ceux qui refusent la bipolarisation du discours, rejetant aussi bien le dualisme spiritualiste que le monisme réductionniste", car il permet de bien considérer "l'unité complexe de l'être humain à la lumière de la psychanalyse" (p. 31). Une première étape de l'étude consiste à présenter sur ce point la pertinence de l'anthropologie d'A. Vergote (1ère partie : "Du corps libidinal au corps de résurrection : la théologie de l'unité complexe de l'être humain à la lumière de la psychanalyse"). L'exposé de J.-B. Lecuit suit minutieusement les travaux de son maître qui articule sa réflexion sur les publications de Freud et sa découverte de la spécificité irréductible de l'inconscient. Cela en trois étapes : chap. I : "La pulsion et le corps libidinal", chap. II : "Le corps psychique, à la jonction conflictuelle du corps organique et de l'esprit", chap. III : "La prise en compte de l'unité conflictuelle de l'être humain en anthropologie théologique". Ces pages sont un exposé très précis de l'anthropologie quand elle prend en compte la connaissance de la manière dont se structure la personnalité humaine au cours des étapes fondatrices de la naissance à l'âge adulte. Les lecteurs d'A. Vergote retrouveront ici l'art du maître dans la prise en compte de l'apport de la psychanalyse à la connaissance de l'être humain en devenir (rapports à la mère et au père, résolution du conflit oedipien, narcissisme...). Ces pages sont claires et s'achèvent sur une rapide mention du "corps de résurrection". On nous permettra de regretter que J.-B. Lecuit ne reprenne pas à ce propos les analyses d'A. Vergote sur les apparitions du Ressuscité. Il y a là une perspective explicitement théologique sur le réalisme de la foi chrétienne. La deuxième partie nous semble plus riche ; elle aborde en effet le coeur de la vie chrétienne : l'agapè (deuxième partie : "De l'attachement fusionnel à l'amour-agapè : éros et agapè à la lumière de la psychanalyse"). La démarche se fait en deux temps ; le premier reste dans le cadre de la lecture des textes fondateurs de la psychanalyse ; le second explicite la pensée d'A. Vergote, critique de Freud. La première étape comporte trois chapitres. Le premier est consacré au complexe d'OEdipe, situant les auteurs de référence (Freud, Lacan, A. Green, A. Vergote...). Le second est plus important pour la thèse soutenue puisqu'il présente un point clef de la recherche d'A. Vergote : son attention à la notion de sublimation (chap. V : "La sublimation, entre pulsion et culture"). À cet égard, ce qu'il nous a dit luimême de sa recherche dans La Psychanalyse à l'épreuve de la sublimation (Cerf, 1997) montre que le concept est le lieu où le dialogue est le plus fructueux. C'est en acceptant le processus exposé par Freud comme source de toute culture (et donc aussi de la religion) qu'A. Vergote a su trouver un rapport original de la foi à l'anthropologie freudienne. Dans ce livre, A.Vergote montre que Freud ne va pas assez loin quand il manque de reconnaître ce qui est au coeur de toute humanité, en même temps que l'enjeu de l'être humain comme tel. J.-B. Lecuit expose cette recherche qu'il situe dans l'ensemble des considérations anthropologiques ouvertes sur la mystique mais aussi sur la vie de foi car "si la sublimation religieuse est présente de manière particulièrement nette dans la mystique, elle n'en est pas moins intrinsèque à toute vie de foi" (p. 224). Au chap. V, J.-B. Lecuit débouche sur la question qui est au coeur de sa propre recherche : "La question des liens entre désir, langage et parole" (p. 225). Il propose une analyse conceptuelle des notions de l'ouvrage d'A. Vergote, Dette et désir (1978). Ses élucidations permettent d'entrer dans la deuxième section de cette partie où il est question des rapports entre éros et agapè. Puis on est acheminé au "coeur de la révélation et de la foi chrétienne" (p. 269) avec une étude de l'ouvrage Tu aimeras (1997). Là le théologien est confronté à un enjeu majeur : "à trop situer l'agapè dans le prolongement du désir, éventuellement jusqu'au monisme illustré par la position de Freud, on risque d'en méconnaître l'originalité et le fait qu'elle est ‘de Dieu' (1 Jn 4, 7). À trop l'en disjoindre, on risque de la priver de son dynamisme et de sa consistance humaine, pourtant explicitement convoqués par le premier commandement : ‘Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur, de toute ton âme et de tout ton pouvoir' (Dt 6,5)" (p. 270). Le chap. VI expose alors l'enjeu théologique avec un rappel de la notion biblique d'agapè et son élaboration dans la tradition avec le célèbre conflit entre la tradition augustinienne radicalisée dans la Réforme et la théologie catholique récemment rappelée par Benoît XVI. Enjeu que J.-B. Lecuit exprime en conclusion du chapitre : "Ainsi, il ne saurait y avoir de confusion entre l'amour-éros et l'amouragapè, en tant que par ce dernier, Dieu donne à l'homme de participer à son propre agapè ; mais il ne saurait y avoir de séparation dans la mesure où ils sont intégrés dans l'unité dynamique de l'amour personnel de celui qui se laisse conformer au Christ" (p. 327). J.-B. Lecuit montre comment cette articulation est bien expliquée par la psychanalyse quand, à l'école d'A. Vergote, elle se libère des a priori freudiens récusant la spécificité de la relation à Dieu pour enfermer le sujet dans sa propre subjectivité. Le chap. VIII ("Eros et agapè à la lumière de la psychanalyse") retrace l'itinéraire par lequel se constitue le sujet à partir de l'énergie psychique fondamentale de la libido et des pulsions. Pour A. Vergote, il n'y a pas là une continuité harmonieuse, mais des ruptures qui sont autant d'appel à la création. Ainsi prend place une dimension essentielle de la vie, le renoncement (p. 355) cher aux mystiques dont saint François est le modèle... C'est là un chemin dont la notion de sublimation rend compte quand elle est entendue selon une logique qui respecte l'altérité. La troisième partie de l'ouvrage prolonge cette démarche de manière plus critique ("Du complexe parental à l'intersubjectivité théologale : la relation à Dieu à la lumière de la psychanalyse"), car J.-B. Lecuit prend ses distances à l'égard d'A. Vergote ; même s'il le prolonge, il s'autorise à le critiquer sévèrement. Dans cette perspective d'ailleurs, le chap. IX résume bien la critique de la psychanalyse à l'égard de la religion, en particulier quand elle considère que la confession de l'existence de Dieu est le produit du désir et a le statut de l'illusion. Le chap. X précise quant à lui la conception de la religion de Freud dans l'ensemble de son oeuvre - avec de nombreuses citations. De cette critique, J.-B. Lecuit retient que l'approche de Freud est "psycho-évolutioniste" (p. 419) et il s'attache à ce point qui fait l'objet de la deuxième section de cette partie ("Face à la critique freudienne de la religion : ‘transnaturalité de l'ordre symbolique' et ‘sacramentalité de l'événement divin'") en suivant la méthode d'A. Vergote : "prendre en compte la puissance critique du processus analytique lui-même" (p. 429). À partir de la réalité du désir, le débat se précise concernant le rapport entre nature et culture : puisque le désir de l'enfant est suscité par un autre, n'y a-t-il pas une antécédence de la religion par rapport au sujet qui ne se constitue que par la proposition qui lui est faite ? Et s'il y a une causalité de la religion sur le sujet ; aussi la religion n'est pas comprise si elle n'est vue que comme le fruit du jeu du désir immanent au psychisme. C'est sur ce point que A. Vergote oppose à Lacan le primat de la parole sur le langage (chap. XIII : "La parole performative entre Dieu et l'homme : sacramentalité de l'événement divin) reconnaissant que Freud et Lacan ont méconnu l'originalité et l'essentiel de la foi biblique (p. 519s). J.-B. Lecuit prolonge la démarche d'A. Vergote en développant sa propre conception ‘émergentiste' de l'être humain dans la culture. La notion d'émergence est reprise de la physique moderne et appliquée à la psychologie ; elle permet de sortir du dualisme spiritualiste et du réductionnisme naturaliste (chap. XII : "L'origine de la culture et de la religion") en pointant la part obscure de l'origine et donc la création. Cette option permet à J.-B. Lecuit de renouer avec les questions posées dès le départ, mais surtout de croiser les grandes questions de l'anthropologie théologique : relation entre nature et grâce, rapport entre l'ordre naturel et l'ordre surnaturel, statut du désir naturel de voir Dieu, articulation entre salut et santé, rapport entre foi et religion, place du renoncement, sens de l'appel mystique au détachement, valeur de l'intersubjectivité pour la constitution d'un sujet autonome. Ainsi la reprise critique de A. Vergote est une entrée en théologie. Pour cette raison, cette recherche qui a le mérite de souligner l'importance du travail du professeur de Louvain est une contribution à la réflexion chrétienne. Tout étudiant en théologie sera attentif à lire cet ouvrage qui illustre bien dans quel esprit la théologie comme science se renouvelle avec le progrès des connaissances et en particulier comment la psychanalyse éclaire le chemin de la vie et de la naissance à la vérité de l'homme répondant à l'appel du créateur.
Jean-Michel Maldamé
|