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Recensions JANVIER-MARS 2008

Eric de RUS, Intériorité de la personne et éducation chez Edith Stein

Eric de RUS, Intériorité de la personne et
éducation chez Edith Stein
, Paris, Éditions
du Cerf, 2006, 318 p.


La richesse de la personnalité
d'Edith Stein méritait que quelqu'un s'atèle à
faire découvrir pour un public français,
l'importance de ses oeuvres pédagogiques.
Eric de Rus montre l'intériorité avec laquelle
la phénoménologue allemande tend à lier ses
cheminements intellectuels et leurs
applications concrètes dans les situations où
elle fut enseignante : en particulier à Spire
et à Munster.
Le coeur de l'ouvrage est
probablement situé au troisième chapitre
(p. 149-198) : l'éducation est d'abord à
concevoir comme le service de la croissance
de la personne. C'est d'ailleurs ainsi la plus
haute tâche qui puisse être confiée à un être
humain : une responsabilité de participation
au déploiement de la création divine. Pour
cela il est nécessaire de penser une éducation
de l'intégralité de la personne : corps, âme et
esprit. Cela invite donc à réfléchir ce service
de la formation humaine dans ses aspects
physique, téléologique et surnaturel. Et pour
bien faire, il est nécessaire - toujours selon
Edith Stein - d'opérer un dessaisissement de
soi, pour écouter l'autre, afin de l'ouvrir à
ses propres potentialités tout en veillant à les
orienter patiemment selon les dynamiques
inscrites dans le dessein de Dieu sur chacun.
Reste à définir alors les principales
lignes anthropologiques d'Edith Stein.
L'auteur les retrace en amont de la
présentation de sa vocation d'éducatrice :
chapitres 1 (p. 15-77) et 2 (p. 81-146).
Reprenant l'évolution intellectuelle de la
juive de Breslau, Eric de Rus insiste sur le
choc de la croix qui la mit en mouvement.
Saisie par la force intérieure chrétienne
dégagée par la veuve de son ami Reinach,
mort à la guerre en 1917, Edith cherche alors
à mieux pénétrer le mystère qui habite le
coeur de l'être humain. La voie phénoménologique
ne semble pas entièrement la
satisfaire, et elle trouve la réponse dans la
lecture de l'autobiographie de sainte Thérèse
d'Avila en 1921. Mais c'est en pénétrant la
philosophie de saint Thomas d'Aquin qu'elle
voit comment mieux intégrer dans une
cohérence qui encore aujourd'hui étonne
puissamment, sa quête phénoménologique
et ce besoin absolu de vérité : la question de
l'être surgit alors comme l'évidence
incontournable dont il faut se réapproprier
les linéaments fondamentaux. C'est dans le
mûrissement de sa grande oeuvre philosophique
: L'Être fini et l'Être éternel, essai
d'une atteinte du sens de l'être, publié en 1935,
que s'articulent justement cette quête de la
vérité et la manière dont elle en fait part à ses
étudiantes. La pédagogie n'est donc pas
dissociée de la recherche intellectuelle et
spirituelle ; au contraire dans les années de
Spire et de Munster (1926-1933), Edith Stein
donne la preuve vivante de cet équilibre
remarquable. Car c'est bien dans cette
intériorité dévolue à chaque être humain que
se joue la rencontre unique et essentielle avec
l'Être infini. Et Eric de Rus a su très
précisément rappelé le lieu principal de cette
rencontre : l'oraison ; ce point majeur venant
faire le lien entre le premier et le deuxième
chapitres du livre.
Reprenant des accents balthasariens,
l'auteur déploie la pensée anthropologique
d'Edith Stein sous le transcendantal
de la beauté. Une beauté qui sourd
donc du coeur le plus profond de l'être
humain, comme épiphanie du visage divin.
Délaissant la répartition duelle de
l'anthropologie platonicienne classique,
Edith Stein est résolument revenue à la
classification tripartite : corps, âme, esprit.
Retrouve-t-elle ici une des intuitions
majeures de la Réformatrice espagnole, ou
s'enracine-t-elle dans une lointaine
anthropologie hébraïque ? En tout cas, s'il
n'y a pas de difficulté à cerner la distinction
entre le matériel (corps) et le "spirituel", il
est plus ardu de discerner celle de l'âme et
de l'esprit. Celle-ci semble résider dans le
fait que l'esprit rayonne la vie jaillissant du
centre de l'âme en royaume spirituel dans
lequel l'âme peut justement se fixer (p. 103).
La question unique pour chaque être humain
réside donc dans le fait d'aller toujours plus
profondément dans ce centre intime, ce coeur
profond. C'est ici qu'Edith Stein, pour une
part, reprend la grande question de
Newman : l'inviolabilité de la conscience
humaine, et en cela elle est aussi aidée par
les travaux du théologien Erich Przywara.
Mais cette voix de la conscience est
conjointement l'invitation pour l'être humain
à s'en remettre entièrement à la disponibilité
de son âme pour qu'en lui se fasse la volonté
de Dieu ; cette disponibilité lui permettant
d'être en pleine liberté. Ainsi est-il
envisageable de comprendre la tâche
d'éducation comme l'un des plus hauts
services pouvant être demandé. D'une
certaine façon l'éducation considérée dans
ces perspectives ne deviendrait-elle pas une
"oraison actée" ?
C'est peut-être cela qu'Eric de Rus
nous montre dans le dernier chapitre de son
livre (p. 201-228), où selon lui Edith Stein
accomplit cette dépossession d'elle-même
pour que l'autre trouve dans le mystère de
l'accompagnement sa pleine et entière
vocation. Cette dépossession étant ellemême
vocation : éducation aux valeurs
fondamentales portant tout projet
d'épanouissement humain à l'image de
Dieu, réalisation du "nom propre", où là
encore la prière est la clef de cette
dynamique participative à l'oeuvre de Dieu
en chacun de nous. Et c'est particulièrement
dans le sacrifice eucharistique que se
centrent, s'achèvent et se déploient toutes ces
dispositions intérieures dans une logique de
don et de fécondité.
Dans cette gelassenheit, Edith Stein
a su conjuguer sa quête de l'intériorité vers
Dieu en ne cessant d'être auprès des autres
"une lampe sur leur route, une lumière sous
leurs pas". Ce sacrifice existentiel dans ce
don pédagogique, elle le réalise pleinement
dans son offrande totale du 9 août 1942. Elle
a été signe vivant de cet Einfülhung qu'elle a
toujours pressenti comme adéquation
radicale entre l'appel du Dieu vivant crucifié
et don de soi transitant en elle dans la vérité
pédagogique.
Il est certain que l'apport d'Eric de
Rus sur ce point est précis et capital. Qu'il en
soit chaleureusement remercié !


Philippe MOLAC







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