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Recensions JUILLET-SEPTEMBRE 2007

Bernard UGEUX, Traverser nos fragilités,
Bernard UGEUX, Traverser nos fragilités, Paris, Éditions de l'atelier, 2006, 158 p. L'ouvrage de Bernard Ugeux s'adresse explicitement "à ceux et celles qui prenant conscience de leur fragilité, s'efforcent parfois difficilement de les apprivoiser, de les traverser". Ces pages "concernent aussi particulièrement ceux et celles qui sont exposés à la fragilité des autres [...]. Elles visent à aider à vivre cette responsabilité de façon plus féconde, plus paisible, plus autonome, sans éluder les graves questions qui montent en nous quand nous sommes exposés à la souffrance et appelés à accueillir la fragilité de façon juste, en tant que chrétiens" (p. 12). Le ton est donné : celui de la présence au mal et aux contradictions de la vie. B. Ugeux, qui enseigne la théologie et qui est spécialiste en anthropologie, entend confronter le mal avec les représentations habituelles de Dieu ; il se place dans le mouvement d'une "réflexion sur les questions existentielles, spirituelles et théologiques auxquelles ceux et celles qui souffrent et ceux et celles qui accompagnent ou servent des personnes fragiles sont exposé(e)s tôt ou tard" (p. 13). C'est donc un propos en situation. Pour cette raison, B. Ugeux commence par se situer en évoquant son itinéraire en Afrique où il fut "missionnaire" et ses responsabilités actuelles pour la formation du personnel soignant en France. Une première distinction entre vulnérabilité et fragilité (p. 19) permet à B. Ugeux de développer la thèse qui lui tient à coeur : le salut ne se réduit pas à la guérison et celui-ci laisse place à la fragilité qui fait partie de la condition humaine. Un premier chapitre fait l'inventaire des fragilités dans le monde, au niveau mondial, en Europe où la prospérité laisse place à des problèmes de santé et de solitude. Le deuxième chapitre est consacré à "l'approche chrétienne de la fragilité" ; il relève que l'Évangile accorde la priorité aux plus faibles (p. 33) et oriente la réflexion sur la prise en compte de la détresse humaine par le Christ et par l'Église et donc lance un message d'espérance qui donne sens à la souffrance. Ce faisant B. Ugeux introduit une distinction essentielle en disant : "Certains chrétiens ont pu enseigner que la souffrance était une punition du péché. Non, ce n'est qu'une conséquence de notre éloignement de Dieu, non une punition de sa part" (p. 36). Le chapitre 3, "À propos de la toutepuissance de Dieu" entre au coeur de la question théologique : De quel Dieu s'agit-il dans le cours de la vie marquée par la souffrance ? B. Ugeux relève le rejet de la figure d'un Dieu tout-puissant à cause de la présence du mal dans la création. Notons que B. Ugeux sait trouver le ton juste qui libère la conscience chrétienne des insuffisances de la théodicée et du discours convenu qui parle de la "volonté de Dieu" et qui habite "un imaginaire collectif à propos du christianisme" (p. 50). B. Ugeux y voit la racine du rejet de ce Dieu censé aimer la souffrance. Le chapitre 4, "l'épreuve du mal" poursuit cette recherche pour libérer l'esprit de l'image négative d'un Dieu qui "aurait eu besoin de la souffrance de son Fils pour calmer sa colère contre les hommes" (p. 54). À partir des grands malheurs de l'histoire contemporaine, s'introduit une notion essentielle : celle de la vulnérabilité de Dieu : "Dire qu'il est vulnérable, c'est affirmer qu'il n'est pas tout-puissant dans le sens où il ne tiendrait pas compte de nos libertés ni des lois de la création" (p. 59). Les qualités de Dieu sont ensuite relevées : un Dieu présent (p. 59s) et un Dieu qui responsabilise (p. 61s). La question de la vulnérabilité est l'objet du chapitre suivant, "Dieu vulnérable", qui développe les grandes intuitions du Père Varillon dans ses ouvrages sur l'humilité et la souffrance de Dieu qui invitent à renoncer à l'idée habituelle de toute-puissance, celle qui émane d'un besoin archaïque (p. 71) pour instaurer celle de l'excès de l'amour de Dieu. Le chapitre 6, "Que dit la Bible des miracles ?" précise ce qui a trait à l'action de Dieu dans le monde. Le propos rencontre le présent (Lourdes, les charismatiques...) pour juger, en fonction de la Bible de ces réalités médiatisées. Il considère l'attitude de Jésus et note : "Par ses miracles associés à sa parole, Jésus révèle le début d'une ère nouvelle, d'une nouvelle étape du salut, de la Nouvelle Alliance" (p. 85) et cela permet de juger sereinement la pratique ecclésiale actuelle. Le chapitre 7, "Les guérisons de Jésus", précise ce propos général en analysant minutieusement les récits des évangiles. Il y voit une libération de la notion immédiate de guérison (p. 89). "En revenant aux pratiques de Jésus et en les replaçant dans leur contexte, nous comprenons peutêtre mieux de quelle façon il nous rejoint dans notre accompagnement des gens fragiles et dans notre propre relation à lui. Il nous demande de nous laisser toucher, rejoindre, aimer par lui. [...] Il montre que la libération et le salut qu'il inaugure est une révélation de la tendresse inconditionnelle de Dieu pour chaque être humain" (p. 96). Cette considération sur Jésus pourrait n'être qu'un piège si elle se contentait d'idéaliser un certain moment du passé, maintenant révolu. Aussi le propos de B. Ugeux se prolonge-t-il par la question : "Dieu guérit-il encore aujourd'hui ?" (p. 97), corrélative de la reconnaissance de la discrétion de Dieu dans son action qui respecte les structures de la création. C'est dans cette perspective que la reconnaissance de la fraternité advient comme une clé d'interprétation et la condition de la réception de la révélation. Il y a une solidarité qui est ainsi reconnue : "Ressuscité, vainqueur du mal et de la mort par l'amour, le Christ nous a ressuscités avec lui, mais sans nous dispenser de le faire, chacun d'entre nous par un chemin semblable au sien, c'est-à-dire un chemin, à la fois plénitude et béance, de fragilité et de fécondité, une pâque" (p. 101). Il y a donc souffrance ! B. Ugeux considère la manière dont Jésus agit aujourd'hui grâce à la compétence et au dévouement des soignants, des professionnels de santé, des visiteurs, des familles. Ceux qui apportent les soins, l'intelligence, l'amour sont aussi des dons de l'Esprit" (p. 103). Il y reconnaît des grâces et des charismes en renouvelant ainsi la notion de la guérison qui est comprise dans une perspective plus "holistique". Il conclut : "Nous pouvons donc dire que Dieu guérit et sauve aujourd'hui comme auparavant, que nous avons à apprendre à discerner sa présence même dans l'absence de guérison visible" (p. 107). Le chapitre 9, " La bonne nouvelle du Sauveur ", apparaît alors nécessaire puisque B. Ugeux a distingué entre guérison et salut. Cette notion se réfère en effet au péché et plus encore à la relation avec Dieu. Le coeur du salut est en effet la reconnaissance de l'amour de Dieu qu'il faut recevoir (p. 110s). Ayant ainsi montré que le salut est plus que la santé du corps dont les modernes sont si préoccupés et ensuite que la fragilité n'est pas évacuée par la présence et l'action de Dieu, B. Ugeux peut revenir sur les guérisons. Il situe les modes charismatiques à leur place (chapitre 10 : "le sens de la guérison") en disant qu'il faut insister sur l'existence de "communauté de miséricorde" (p. 126) où se partage l'accueil du don de Dieu qui ne se réduit pas au miracle (p. 129). La dimension de la charité ainsi mise en oeuvre est explicité au chapitre suivant ,"Se rendre vulnérable à la fragilité de l'autre", qui donne le plus original de cet ouvrage : la distinction et l'articulation entre fragilité et vulnérabilité dans une relation d'amour. Ce chapitre est une grande leçon d'humanité et de paix face à l'angoisse (p. 132). Une formule résume bien l'attitude ici recommandée : "Accueillir la fragilité, c'est oser la vulnérabilité" (p. 135). Ce fut l'attitude de Dieu. Ainsi l'anthropologie et la théologie se répondent-elles dans une relation symphonique qui est une exigence de responsabilité et de dépassement de soi. Un dernier chapitre ouvre sur la pratique sacramentelle où s'actualise le salut. C'est un dernier appel à l'agapè. De cet ouvrage, on admirera plusieurs éléments. D'abord, B. Ugeux parle à partir d'une expérience très riche au Zaïre et en France, ce qui lui permet de parler avec respect de ce qui se passe dans les sociétés traditionnelles et modernes. Ensuite, son étude minutieuse du monde de la santé et des pratiques de guérison dans les milieux religieux est source d'un langage qui exprime bien ce qui est vécu par tous : soignants et patients. On admire également la logique avec laquelle les chapitres s'enchaînent. C'est là oeuvre théologique rigoureuse. Les textes bibliques sont cités à propos de manière non péremptoire, ce qui s'accorde à l'exigence de poser modestement les questions radicales du mal et de l'action de Dieu dans le monde souffrant. Ayant pris ses distances avec la religion culpabilisante et doloriste, comme avec les affirmations tranchées sur la toutepuissance divine, la théologie ici développée est centrée sur la charité où se rejoignent la sainteté de Dieu et la grandeur de l'être humain en sa fragilité même. Ce livre rendra grand service à ceux qui sont confrontés à la souffrance humaine et qui s'engagent à la soulager comme à tous ceux qui sont désireux de comprendre le sens de leur vie. Il montre en effet la grandeur de l'homme en sa vulnérabilité d'être solidaire par amour.
Jean-Michel MALDAMÉ
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