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Recensions OCTOBRE - DÉCEMBRE 2004

René de NAUROIS, Aumônier de la France Libre, Mémoires
René de NAUROIS, Aumônier de la France Libre, Mémoires, Paris, Éditions Perrin, 2004, 288 pages + 52 illustrations.
Ces ''Mémoires'', soigneusement rédigés, demeureront un important témoignage pour comprendre ce XXesiècle que l'auteur a traversé au cœur des périls. Si, par la valeur de ce témoin engagé, l'historien y trouvera profit, le style vif de la narration captivera tout lecteur. Ce livre révèle une forte personnalité : un homme donné à son devoir, un prêtre au service du Christ, de l'Église et des hommes ; la formation reçue dans sa famille l'y prépara. Orienté vers des études scientifiques (couronnées par une thèse de zoologie) et théologien, René de Naurois aura parcouru toutes les latitudes, aussi à l'aise avec des notabilités qu'avec un humble paysan. Sa formation philosophique (influence déterminante de l'œuvre de Maurice Blondel ; participation aux Équipes sociales fondées par Robert Garric) le conduisit à acquérir une réflexion sûre et à mener un engagement absolu pour défendre la dignité de la personne humaine.
On saisit la caractéristique du nazisme : une perversion ''proprement diabolique'', comme le comprit, dès l'été 1933, René de Naurois, lors de ses séjours auprès d'amis allemands : ''L'Allemagne réarme !'' lui déclara l'ancien ministre Köhler qui, deux ans plus tard, constatait, désespéré, la domination de ''la barbarie''. Dès lors, la construction du Reich millénaire promis par le Führer passait par la neutralisation des adversaires du régime : Juifs, démocrates-chrétiens, communistes. À la suite de la lecture de l'encyclique de Pie XI Mit Brennender Sorge, dans les églises, le dimanche des Rameaux, les procès se multiplièrent pour déshonorer les catholiques (p. 67). Inexorablement la ''mise au pas'' du pays s'opérait : par palliers, afin d'éviter une protestation d'ensemble. La mise en place de la délation et l'endoctrinement de toute la population (notamment la jeunesse) à l'idéologie nazie rendit impossible toute opposition intérieure. L'irrationalité passionnelle des événements échappait à toute logique : avec la ''Nuit des longs couteaux'' (l'élimination des SA) s'ouvrait une phase suicidaire de l'entreprise hitlérienne (p. 51). La Terreur était là : les camps de concentration étaient ouverts. Or Naurois apprit, stupéfait, que des psychiatres qui considéraient Hitler comme un très grand pervers, s'inscrivaient au parti nazi. Important est le témoignage sur la ''résistance'' en Allemagne nazie, celle des chrétiens (p. 65), et sur la répression sanglante menée contre les opposants même lorsque surviendra l'écoulement du Reich (p. 246 : des ''tribunaux volants SS'' condamnaient à la pendaison tous les ''défaitistes'').
À travers le récit de rencontres typiques, Naurois témoigne de l'étrange cécité qui, en France, empêchait d'envisager la guerre, et qui provenait de l'hécatombe de 1914-1918 : ''le nazisme restait un problème lointain - peut-être une volonté d'ignorer'' (p. 76-77). L'aveuglement des hommes politiques exaspérait l'ambassadeur André François-Poncet (p. 74). La relation de nombreux incidents vécus pendant la période de la ''drôle de guerre'', révèle le moral de l'armée : ''Un laisser-aller bien inquiétant, chez les cadres comme dans la troupe. Une inconscience et plus précisément une ignorance foncière de la gravité de l'heure'' (p. 85) ; certains pensaient que ''cette guerre contre Hitler était inopportune'' (p. 88). Cette opinion générale de se croire à l'abri entraîna la défaite inattendue de 1940, sans toutefois exonérer les chefs militaires de toute responsabilité (p. 89). Aussitôt, des hommes s'efforcèrent de résister : René de Naurois fut l'un d'eux. Le cardinal Saliège lui demanda de rester : ''L'âme de la France a plus que jamais besoin d'être sauvée à l'intérieur'' (p. 102). Devenu suspect à cause de ses propos tenus à l'école de cadres d'Uriage, il devint l'aumônier du couvent toulousain de N.D. de la Compassion, ce qui lui permit de réaliser des ''opérations de sauvetage'' et de participer au réseau ''Combat'' qu'il contribua à former à Toulouse. Précieux est son témoignage sur les débuts de la résistance dans cette ville : immédiatement, ses craintes se précisèrent à l'encontre des communistes qui avaient menacé la vie d'un responsable de ''Combat'' (p. 137). On retiendra ses remarques sur la lenteur mise par la communauté juive à percevoir le danger (p. 113), sur l'action menée dans le Sud-Ouest par le clergé et les laïcs catholiques pour protéger les juifs. En novembre 1942, menacé d'arrestation, René de Naurois (avec l'accord du cardinal Saliège) décida de rejoindre Londres, ce qui lui permit de découvrir les ''féroces rivalités'' qui déchiraient la Résistance (p. 166). Nommé aumônier, le 6 juin 1944 il débarqua avec les 177 français du commando Kieffer sur la plage d'Ouistreham : sobre, empreint d'une profonde humanité, est le récit des combats. Avec leurs frères d'armes des commandos britanniques, prêts à donner leur vie pour la liberté de la France et la survie de la civilisation, ces hommes éprouvèrent de dures souffrances et nombre d'entre eux périrent dans cette ''guerre juste''.
Ce livre ne cache rien : il témoigne des exactions atroces commises en Allemagne, après la guerre, par les troupes d'occupation soviétiques qui se livrèrent à ''une véritable chasse'' aux femmes (p. 247) ; des soldats d'autres nationalités et même des soldats français commirent aussi des viols. Il rappelle les effroyables conditions de vie des Allemands ; l'eau elle-même manquait ; ''une épouvantable vague de suicides'' suivit la prise de conscience d'avoir été les instruments de la terreur nazie. Par le prestige de leurs résistants, l'Église catholique et l'Église confessante allaient contribuer à redresser les consciences et à mettre en marche une Allemagne nouvelle. On retiendra aussi les pages qui témoignent de la liberté perdue pour les peuples tombés sous le joug soviétique et de l'endoctrinement assuré par les commissaires politiques. On remarquera les craintes suscitées pour la France par les succès électoraux du parti communiste et l'aveuglement de nombre d'intellectuels à l'égard du marxisme.
Ces ''Mémoires'' ne présentent pas seulement un témoignage exceptionnel : l'auteur se réfère aux raisons de l'engagement, à une réflexion nourrie par l'Évangile et une philosophie de la personne humaine. Une expérience spirituelle nous est donnée : le sens du devoir à accomplir malgré les périls ''sans jamais haïr les hommes'' (p. 16), la prière, la présence de Dieu au cœur du danger, le combat pour la survie de la civilisation. Comme ''les menaces sur la vie n'ont pas disparu'' (p. 16), une vigilance doit continuer, éclairée au cours des pages, par des réflexions sur la guerre juste, la dignité de l'homme, la fraternité, la droiture en politique. Aux jeunes gens d'aujourd'hui, René de Naurois, titulaire de la médaille des ''Justes parmi les Nations'', donne des paroles d'espérance pour bâtir le XXIe siècle.
J.-C. MEYER
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