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Recensions OCTOBRE - DÉCEMBRE 2004

Alfred BAUDRILLART, Les Carnets du cardinal Alfred Baudrillart (13 février 1932-19 novembre 1935)
Alfred BAUDRILLART, Les Carnets du cardinal Alfred Baudrillart (13 février 1932-19 novembre 1935), Texte présenté et annoté par Paul Christophe, Paris, Éditions du Cerf, 2003, 1312 p.
Indignation, inquiétude et tristesse traversent les Carnets de cette période où se noue le drame prochain : face à une Allemagne de plus en plus puissante, Mgr Baudrillart déplore la faiblesse et l'isolement de la France. Le 25 février 1932, il apprend que François-Poncet, ''dégoûté de son ambassade à Berlin'', constate qu'il n'y a ''aucune bonne foi chez les Allemands''. L'objectif de la conférence de Lausanne lui apparaît ''dans toute son hypocrisie, désarmer la France et la France seule'' (20 juillet 1932, p. 227), ''sous prétexte d'égalité'' (p. 362). Baudrillart rencontre ''des femmes du monde ruinées, réduites à chercher pour elles-mêmes ou leurs filles des emplois de domestiques'' (p. 218) : grave est la crise économique. Le régime parlementaire est déconsidéré. Le ministère Herriot ne dure pas : il a eu ''ce sort singulier de montrer le danger des capitulations et de les accumuler'' (p. 359) ; ''le défilé des fantoches continue'' (p. 362). Se succèdent les gouvernements Paul-Boncour Daladier, Sarraut, Chautemps. À la chute de Doumergue, appelé comme un sauveur au lendemain du 6 février 1934, ''les parlementaires dits de droite ne valent guère mieux que les autres'', pense le recteur (p. 944). Weygand lui confie qu'il reçoit des lettres l'engageant à la dictature : il ne croit pas qu'elle convienne ; il ne pourrait quelque chose que comme ministre de la guerre (11 avril 1935, p. 1055). Baudrillart s'inquiète de voir Daladier rejoindre l'alliance des communistes et socialistes : ''Nous allons à la guerre civile'' (1erjuillet 1935). La division du pays en deux camps, avec les manifestations et les mouvements de grève, l'angoisse : ''Les communistes gagnent une partie des paysans et ébranlent même une partie des jeunes catholiques démocrates, la jeunesse ouvrière qu'ils connaissent bien'' (p. 1115).
Dans le même temps, la France laisse empirer la situation extérieure : ''Hitler et von Papen se partagent le gouvernement de l'Allemagne [...]. Toutes les forces nationalistes se coalisent'' (p. 403). Un entretien avec l'ambassadeur de France à Londres confirme son analyse : ''Nos ministres se succèdent et avec une complète incohérence, sans vues et sans énergie. C'est à cela en grande partie que nous devons attribuer l'attitude de l'Angleterre [...] Nous n'avons pas d'hommes : Herriot est versatile et impulsif ; Boncour, vil ; Tardieu lui-même, par légèreté, a commis bien des fautes'' (p. 440). Comment ne pas remarquer ''l'hypocrisie anglo-saxonne'' ? ''L'Angleterre et les États-Unis refusent de diminuer leurs armements navals, tout en réclamant le désarmement terrestre'' (p. 503). La Petite Entente (Tchécoslovaquie, Roumanie, Yougoslavie) ne peut que s'inquiéter de la faiblesse de la France qui est la protectrice des pays nés ou avantagés par les traités de 1919-1920. Le 13 octobre 1933, l'amiral Lacaze lui révèle que l'Allemagne ''arme fiévreusement''. ''L'Allemagne a jeté le gant'' en quittant la S.D.N. : ''Voilà où ont abouti la politique de Briand et nos lâches concessions. L'Allemagne sait à quoi s'en tenir sur nos faiblesses et sur celles de l'Angleterre'' (p. 606-607). Le 11 novembre, il écrit : ''Tout ce qui va se passer est annoncé d'avance [...]. Hitler n'a pas caché que le but 'c'est l'anéantissement de la France''' (p. 627). Le monde apprend la main-mise de l'appareil hitlérien sur l'Allemagne : ''La persécution contre les catholiques sévit. Il y a des prêtres cruellement mutilés. On incorpore toutes les jeunesses protestantes dans la jeunesse hitlérienne'' (p. 657) ; le monde sait la répression sanglante menée contre les Sections d'assaut et contre les opposants à Hitler, l'exécution des dirigeants de l'Action catholique, l'assassinat du chancelier Dollfuss. ''Ces êtres sont aussi barbares que les assassins de la tchéka rouge meurtriers du tsar Nicolas'' (p. 847), ''l'antisémitisme en Allemagne arrive à la folie furieuse'', note Baudrillart (p. 961). Par un informateur polonais, il appréhende la situation de la Pologne qui, placée ''entre l'enclume et le marteau'', a conclu un pacte de non-agression avec l'Allemagne (p. 771). L'ambassadeur de Pologne à Berlin a dit : ''Le Quai d'Orsay se trompe sur Pisuldski et Hitler ; ils sont tous deux très solides et très populaires. Hitler achève simplement d'armer l'Allemagne, ce qui sera fait dans 18 mois. Alors la guerre est infiniment probable'' (p. 881). L'ambassadeur de Pologne à Paris lui déclare ''qu'il est vraiment impossible de s'abandonner pleinement à un pays qui change aussi souvent de direction'' (3 décembre 1934, p. 960).
Au ministère Gaston Doumergue, succède Pierre Laval qui gardera le ministère des Affaires étrangères jusqu'en janvier 1936. Deux mois après le plébiscite des Sarrois en faveur du rattachement à l'Allemagne, le 16 mars, Hitler rétablit le service militaire obligatoire : ''Une partie de la presse anglaise donne raison à l'Allemagne [...]. Nos généraux, Pétain, Wefgand savaient parfaitement à quoi s'en tenir. Quant à nos gouvernements, comme le dit Weygand, il n'y avait à ne pas savoir que ceux qui ne voulaient pas savoir'' (p. 1034). Commentaire sans espoir : ''La France et l'Angleterre ont peur [...]. Herriot, ministre d'État et en fait dirigeant, se glorifie de toutes ses concessions. De tels hommes mériteraient la mort, le jour où leur entêtement et l'hypocrisie pacifiste auront perdu la France pour toujours. Nous n'oserons pas mobiliser un seul homme et nous irons pleurnicher à la Société des Nations'' (18 mars 1935, p. 1034). Il apprend que l'ambassadeur de Pologne à Berlin estime que l'alliance polono-hongroise-allemande est déjà conclue par la faute de la France trop faible (p. 1038). Il note : ''Chez nous la plupart des instituteurs et des socialistes donnent raison aux Allemands. Mussolini seul est vraiment ferme ; il rappelle une classe sous les drapeaux et parle net'' (p. 1039). Il relève, dans La Croix du 25 mars, sous la plume de l'universitaire Jean Guiraud, ''un admirable article, à l'usage des ecclésiastiques et autres catholiques pacifistes''. Baudrillart constate que les orientations pontificales retrouvent toute leur cohérence quand, à Lourdes, le légat, ''le saint cardinal Pacelli'', ''dénonce avec vigueur le péril de l'hitlérisme et du bolchevisme. Point de périphrases ; tout porte et tout le monde peut comprendre'' (28 avril 1935). Le recteur apprend que la rumeur à Paris et à Rome colporte que ce sont les idées de Baudrillart qui triomphent ! Il donne l'explication : ''La politique générale et celle de l'Italie, jointes à la nécessité de condamner l'hitlérisme et le bolchevisme, obligeaient le pape à ne plus paraître favoriser le pacifisme qui faisait le jeu des agresseurs et à préciser ce qui était dû à la patrie'' (p. 1072). Hitler ''a consolidé tout ce qu'il a acquis par ses coups précédents, marqué un temps d'arrêt et préparé une nouvelle avance qu'il fera accepter de la même manière. Il est habile et fort'' (22 mai 1935). À propos de l'accord naval anglo-allemand, signé le 18 juin, Baudrillart écrit : ''Le mot de 'perfide Albion' redevient vrai'' (p. 1105) ; l'accord est risqué pour l'Angleterre, selon l'ancien ambassadeur de France à Londres (p. 1116). Au sujet de l'affaire d'Éthiopie, il constate que la S.D.N. n'ose pas agir à l'encontre de l'Allemagne, mais va sanctionner Mussolini, car on croit qu'il n'est pas à craindre (14 septembre 1935). Il rejoint les quinze académiciens signataires du manifeste rédigé par Henri Massis contre l'application des sanctions à l'Italie : ce serait la précipiter dans les bras de l'Allemagne. Ayant reçu du pape la mission d'organiser un concours international de romans antibolcheviques, il y parvient, sans découvrir le Saint-Siège, sous le couvert de l'Académie d'éducation (p. 315, 476).
Son élévation au cardinalat implique qu'il doit continuer ses fonctions : ''Il paraît que l'ordre du pape est catégorique et que je dois rester'' (23 novembre 1935). Il évoque rarement son labeur quotidien au service de son Institut, mais il mentionne les appuis reçus ou les déceptions ; les évêques protecteurs lui paraissent insuffisamment motivés pour la cause de l'enseignement supérieur catholique (p. 195, 796). Il constate un ''excès de centralisation romaine'' (p. 195, 1037). Lors de ses visites annuelles dans les congrégations romaines, alors qu'il avait trouvé un accueil amical auprès du cardinal Gasparri, il considère les cardinaux de curie comme de ''pauvres chefs de bureau, sans indépendance, sans horizons, à deux ou trois près'' (12 août 1932). Au conseil de l'archevêché de Paris, il s'attriste de voir les absences du cardinal Cerdier et l'anarchie s'installer (p. 295, 299), et le nonce lui confie sa déception (p. 411). Les Carnets suggèrent des explications aux débats qui surgissent dans l'Église de France. Baudrillart déplore la division des catholiques entre candidats ''nationaux'' et candidats pacifistes et démocrates lors des élections législatives de 1932 : deux courants s'opposent au sein de l'épiscopat surtout depuis que le nonce Maglione a choisi des hommes portés vers l'Action catholique et les problèmes sociaux ; la déclaration de l'Assemblée des cardinaux et archevêques de France ''est déplorablement terne et molle, en raison de l'effort pour concilier les inconciliables. Encore une fois, pas de chef !'' (p. 82). Sans doute pense-t-il à Castelnau, le fondateur de la FNC, mais il apprend que le pape ne le prend pas au sérieux : ''Quelle belle récompense pour tout le zèle qu'a déployé le général de Castelnau'' (p. 174, 179). Il n'approuve pas certaines prises de position de son collègue de Toulouse, Mgr Bruno de Solages, que Mgr Lesne, leur collègue de Lille, estime être ''un bel astre qui se lève'' (p. 242) ; il lui reproche d'écrire les billets signés ''Christianus'' dans La Vie intellectuelle : ''une impitoyable diatribe contre la politique et l'attitude des catholiques depuis 1870'' (p. 420) ; ils divergent aussi sur la conception des Universités catholiques (p. 765). Rencontrant le cardinal Andrieu, celui-ci lui apprend que Pie XI refusa de publier un texte doctrinal condamnant l'Action française ''par la ressemblance avec le fascisme et la crainte de Mussolini'' (p. 884). Mgr Baudrillart accomplit encore de nombreux voyages en France et à l'étranger. Il participe au pèlerinage de l'enseignement libre à Rome, au Congrès eucharistique de Copenhague et à celui de Buenos Aires où il apprend que ses conférences de 1922 ont été le point de départ d'un renouveau catholique dans la jeunesse et les milieux intellectuels (p. 916). Dans ses déplacements, à l'écoute de tous les milieux, il s'intéresse à ses compagnons de voyage, à leur métier, s'efforce de comprendre la mentalité populaire (p. 461). Il exerce des fonctions du ministère : confirmations, à la place de l'évêque d'Orléans malade (27 mai 1932), confessions : il est devenu le prêtre confident de plusieurs de ses confrères de l'Académie française (p. 708).
Avec ce 9evolume, on dispose de l'ensemble des Carnets rédigés par le cardinal Baudrillart. Par l'ampleur et la diversité des informations recueillies, les Carnets constituent une contribution éclairante et une source de documentation que nul ne pourra négliger : ils permettent de comprendre, dans la durée, l'évolution des mentalités et les événements concernant l'Église, la France, les relations internationales, en la première moitié du XXesiècle.
J.-C. MEYER
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