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Recensions OCTOBRE - DÉCEMBRE 2004

Alfred BAUDRILLART, Les Carnets du cardinal Alfred Baudrillart (26 décembre 1928-12 février 1932)
Alfred BAUDRILLART, Les Carnets du cardinal Alfred Baudrillart (26 décembre 1928-12 février 1932), Texte présenté et annoté par Paul Christophe, Éditions du Cerf, Paris, 2003, 1138 p.
Ce volume des Carnets s'ouvre à la date du 26 décembre 1928 par l'expression d'une hantise qui, depuis 1919, ne quittait point Mgr Baudrillart : ''De jour en jour s'affirment les revendications de la puissance de l'Allemagne et l'aveuglement de nos pacifistes. Ceux-ci ont beau affecter de se soumettre, les uns sous le patronage du pape [Pie XI] et les autres d'un internationalisme socialiste et communiste, ils préparent à la France des désastres sans précédent, si la France ne réagit contre eux.'' À l'extérieur, l'Angleterre et les États-Unis refusent à la France toute garantie nouvelle, tout en voulant la désarmer (p. 480). L'arrivée au pouvoir des travaillistes anglais avive ses craintes : ''Nous allons voir une nouvelle poussée de pacifisme aux dépens de la France [...] viendra l'évacuation de la Rhénanie. La presse allemande est fort satisfaite ; il y a de quoi ; notre presse avancée aussi ; il n'y a pas de quoi'' (1erjuin 1929, p. 229). Paléologue, ancien diplomate, lui dit que ''le corridor [polonais] sera un jour ou l'autre occupé brusquement par l'armée allemande, et ce sera pour nous, un nouveau Sadowa'' (p. 297). Le recteur déplore que Briand conserve le ministère des Affaires étrangères dans les gouvernements successifs (jusqu'en janvier 1932) : il est un ''dissolvant également puissant dans les ministères de droite et dans ceux de gauche'' (p. 353). Après l'évacuation de la Rhénanie, il juge ''la frontière ouverte'' (p. 569) : ''La guerre sera probablement la conséquence de la politique locarnienne'' (3 juillet 1930, p. 570). Louis Barthou se décide à dénoncer le danger : ''[la presse] à part quelques journaux se montre récalcitrante'' (p. 582). En octobre, cent dix mille Casques d'acier défilent à Coblence : ils ne renonceront jamais à l'Alsace-Lorraine (p. 644). Déjà les propos d'Hitler ''dénotent la folie furieuse'' : il annonce qu'il fera la guerre à la Pologne, à la France et à l'Angleterre, qu'il les réduira à rien (p. 656). Le 28 décembre, Baudrillart note que Mgr Kaas, le président du Zentrum, a révélé toutes les exigences : la destruction du traité de Versailles, l'annexion de l'Autriche. Paléologue estime ''qu'il y a plus de causes de guerre qu'en 1914'' (p. 880).
Le lecteur voit, au fil des mois, persister l'incohérence des hommes politiques français, l'aveuglement des pacifistes, le silence de la presse face au péril extérieur. Comme il entretient des relations avec des personnalités de tendances politiques différentes, il lui arrive de rencontrer des personnes de gauche : ''Il faut bien que je me l'avoue une fois de plus, c'est de ce côté qu'est la vie, le mouvement'' (13 janvier 1929, p. 89). Il constate que l'anticléricalisme trouble encore la politique intérieure : ''L'étatisme tracassier du régime français'' (p. 105), auquel répond l'intransigeance de l'abbé Haegy (p. 86), favorise les menées autonomistes en Alsace-Lorraine. En mai 1929, les journaux allemands proclament que ''la France a échoué en Alsace'' (p. 218). Le recteur aimerait voir autoriser les congrégations, notamment les congrégations missionnaires qui maintenaient l'influence française outre-mer : c'était le désir du gouvernement Poincaré, mais ''les radicaux-socialistes imaginent de nouveaux expédients... On essaie de raviver en France la passion anticléricale, à l'heure où toute l'Europe, sauf la Russie, se rapproche de l'Église'' (9 mars 1929, p. 153). Le projet de réforme de l'enseignement demandé par les radicaux suscite sa méfiance à cause du terme ambigü de ''l'École unique'' (p. 462) ; il reconnaît que lors du débat au Sénat ''des choses très vraies ont été dites... tous les orateurs se sont prononcés contre le monopole'' (12 avril 1930, p. 501). Le colonel Lainé, lié au service des renseignements, considère que, dans les colonies et les protectorats (Indochine, Maroc, Syrie, Palestine, Inde, Égypte), la guerre est déjà commencée : partout, dans les préparatifs de soulèvement, ''on trouve la main de l'Allemagne unie à celle des Soviets'' (10 juin 1931, p. 879). Selon un officier du Deuxième Bureau, ''ce service a la certitude des immenses armements de l'Allemagne'' (9 janvier 1932, p. 1039). Baudrillart comprend que la Russie représente le second risque de conflagration européen. Pie XI connaît ''l'état religieux effroyable où tombe la Russie soviétique'' (p. 414) ; ''les nouvelles de Russie sont chaque jour plus effrayantes'' (p. 480). En Espagne, après la fin et la dictature de Primo de Rivera, le nouveau gouvernement est ''une dictature de gauche'' (p. 839) ; de nombreux couvents, écoles religieuses sont incendiés ; d'après les renseignements qui lui parviennent, les troubles sont encouragés par de nombreux agents bolchevistes, aux ordres de Moscou (13 mai 1931, p. 855).
Ce volume des Carnets comprend de nombreuses pages consacrées au règlement de la question romaine : on ne saurait la réduire aux accords du Latran du 7 juin 1929. Mgr Baudrillart scrute le texte du concordat, les réactions différentes de la presse (les Débats y voient un grand triomphe pour Mussolini). Le cardinal Gasparri lui confie que le Saint-Siège saura garder son indépendance : ''pas de puissance protectrice !'' (p. 179). Les ambiguïtés se manifestent : aux prétentions de Mussolini, Pie XI réplique en proclamant le droit de l'Église et de la famille en matière d'éducation, et en déniant à l'État le droit de façonner la jeunesse à son gré (12 juillet 1929). Le pape confie au recteur qu'il se trouve ''à la merci de la force, mais Pie IX l'était aussi'' (p. 411). Le 31 mai 1931, le nonce avise le cardinal Verdier : ''Mussolini veut en finir avec l'Action catholique. Plusieurs catholiques ont été tués. L'accord du Latran est formellement violé'' (p. 871). L'encyclique Non abbiamo bisogno du 29 juin 1931 ''condamne l'accaparement de l'éducation par l'État... Mais elle ne condamne pas le parti lui-même'' note Baudrillart. Celui-ci regrettera le recul marqué par l'accord du 2 septembre 1931 qui réduit l'Action catholique à ses activités purement religieuses ; ''pas même d'associations sportives...'' : ''Quel précédent qu'un tel monopole'' de l'État sur la jeunesse (p. 939, 940) !
Le recteur paraît surpris par le durcissement de l'autorité pontificale. Pour parvenir aux accords du Latran, Pie XI a agi sans consulter officiellement les cardinaux ni l'épiscopat : ''De plus en plus, le pape est tout'' (8 février 1929, p. 116). Devant le pèlerinage de la jeunesse française présidé par Baudrillart, Pie XI déclare que ''les récalcitrants de l'Action française nient au moins un dogme, celui de l'autorité dans l'Église'' (2 avril 1929, p. 173). À la faveur de ses tournées de conférences, il constate qu'une bonne part du clergé d'Angoulême ou de Lyon reste favorable à l'Action française (p. 232, 883). Il déplore la mauvaise formation du clergé paroissial : ''ils savent peu et ils enseignent mal... Que fait-on dans les séminaires ?'' (p. 462). Le recteur estime que l'affaire de l'Action française ''a été déplorablement conduite'' ; il aurait fallu ''de vraies et sérieuses explications doctrinales émanant du pape lui-même, et une plus grande charité dans l'application, au lieu de polémiques brutales et de mesures disciplinaires se précipitant les unes sur les autres (p. 454). Il note l'autoritarisme du nonce, Mgr Maglione : ''Je ne connais qu'une chose : lex romana'' (p. 541). Celui-ci fait nommer le sulpicien Jean Verdier comme archevêque de Paris : n'ayant pas de relations gouvernementales, il ne pourrait s'ingérer dans les nominations épiscopales (''mes évêques'', dira le nonce, p. 973). Avec les nominations des cardinaux Binet, Verdier, Liénart, ''on dirait que Pie XI prend à cœur de blesser les archevêques français... Pas un des anciens, quelque travail qu'il ait fourni, n'est jugé digne'' (p. 551). Le nonce s'insère dans les affaires diocésaines. Pie XI désire que le cardinal Verdier dirige une organisation générale de l'Action catholique pour la France et il suit en détail le plan proposé : Baudrillart craint ''une trop complète centralisation et une trop fréquente intervention de Rome'' (16 février 1931). Le cardinal Verdier constate chez Pie XI ''un autoritarisme sans bornes'' (p. 862).
Mgr Baudrillart poursuit ses missions à l'étranger, au service de l'Église et de la France. Son voyage en Angleterre permet de rapprocher l'Alliance française des autorités catholiques anglaises (21 février-6 mars 1929) ; le cardinal Bourne lui confie son mécontentement d'avoir été tenu à l'écart des ''conversations de Malines'' (p. 150). Venu au Danemark et en Suède pour les fêtes de saint Anschaire (12-22 août), il constate la rivalité des Allemands et des Français désireux d'étendre leur influence sur les communautés catholiques des pays scandinaves (p. 388). Du 26 au 29 septembre, il est en Tchécoslovaquie pour les fêtes du millénaire de saint Wenceslas ; le ministre Bénès lui dit que, pour l'unification de son pays, il compte davantage sur la nouvelle génération de prêtres que sur l'ancienne, marquée par le prêtre autonomiste slovaque Hlinka ; Bénès est fort critique à l'égard de Briand (p. 320-321). Baudrillart relate le congrès eucharistique de Carthage, en mai 1930, caractérisé par ''une grande atmosphère de foi'' (p. 530) ; il en montre aussi les petits côtés, avec les subtilités du protocole, la rivalité des Français et des Italiens de Tunisie. En août, il participe aux fêtes grandioses de saint Emeric en Hongrie ; il observe les ressentiments des Hongrois contre le traité de paix (p. 606), la sévérité du ministre de France à Budapest à l'encontre de Briand (p. 611). En février 1931, dans des conférences bien reçues à Coimbra et Lisbonne, il traite publiquement d'un sujet religieux et constitue ainsi un événement ; il décrit dans ses Carnets la délicate situation de l'Église portugaise (p. 763). Du Portugal il se rend au Maroc pour donner des conférences ; il perçoit l'hostilité des Marocains à l'égard de la France, en dépit des apparences (p. 802).
Ses multiples relations lui permettent de relever des opinions pertinentes sur la conduite de la Grande Guerre (général de Metz, p. 549 ; confidences faites par Paléologue sur les débuts de la guerre et le refus du plan conçu par Joffre d'entrer en Belgique, p. 962). Baudrillart trace aussi de remarquables portraits : Mgr Batiffol (''dans la science ecclésiastique, peu le valaient'', p. 94), Mgr Rivière (''fort réactionnaire'', p. 639), Maréchal Joffre, cardinal Billot (''un théologien d'esprit étroit et de caractère fanatique'', p. 1022) ; il garde son amitié envers le cardinal Verdier, mais il remarque qu'il laisse les affaires en suspens et perd beaucoup dans l'opinion (p. 973). Malgré les infirmités naissantes, son esprit toujours aussi vif, le recteur exerce une activité débordante. Il administre son Institut de manière avisée (p. 966). Il perçoit le sens des événements, comme lorsque, le 25 octobre 1931, devant l'ordination à Notre-Dame de Paris d'un prêtre noir, il relève le sentiment de l'universalité de l'Église catholique et que ''l'on touche du doigt la part de la France dans cette évangélisation du monde'' (p. 981). À la fin de l'été 1931, il note son expérience ''d'une vie diminuée où tout fatigue, d'une perspective constante de la mort, avec la pensée de paraître d'un moment à l'autre devant Dieu...'' Telle apparaît l'abnégation de ce serviteur de l'Église, obligé de poursuivre sa tâche.
J.-C. MEYER
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