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- Recensions OCTOBRE - DÉCEMBRE 2004
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Emmanuel HOUSSET, L'Intelligence de la pitié, Phénoménologie de la communauté

Emmanuel HOUSSET, L'Intelligence de la pitié, Phénoménologie de la communauté, Préface de J.-L. Marion, Paris, Éditions du Cerf, ''La nuit surveillée'', 2003, 192 p.

Si la pitié a quelque chose d'insupportable ou si elle fait scandale, c'est que son analyse n'a sans doute pas répondu jusqu'à présent à l'exigence phénoménologique du ''retour à la chose même'', c'est-à-dire à l'expérience originaire du vivre-ensemble où elle prend sa source et sa signification. Ce livre se propose de répondre à cette exigence en montrant que la pitié, si elle n'est pas encore de l'ordre de l'éthique mais plutôt du ''pathique'', constitue le préalable à la rencontre d'autrui, c'est-à-dire le terrain à partir duquel s'effectue le choix entre le bien et le mal. La question n'est pas de savoir si la pitié est une vertu, mais si elle est la condition de toute vertu, en quoi elle engage tout le domaine de l'éthique.

L'auteur examine d'abord les objections philosophiques traditionnelles à l'encontre de la pitié considérée comme tristesse, obstacle à la maîtrise de soi (Spinoza), haine de soi et haine des hommes (Nietzsche). C'est qu'il y a en effet une mauvaise pitié relevant d'une surestimation de soi qui ne consent pas à ce ''décentrement originaire'' qu'est la pitié véritable. Celle-ci implique qu'on réévalue le statut du sentiment intérieur qui, avant tout jugement des sens et de l'esprit, ouvre le domaine éthique en se laissant éclairer par la lumière de la vérité avant toute connaissance. Ce sentiment peut s'analyser comme respect et comme pudeur, à condition de ne pas limiter le respect, comme le fait Kant, à un sentir de soi par soi que suscite en nous la loi morale édictée par la raison, mais d'y voir une véritable ouverture à la manifestation d'autrui. De même la pudeur consiste à renoncer à toute possession dans l'attachement à autrui.

Cette approche permet de définir la pitié, en langage heideggérien, comme une possibilité existentiale de l'affection essentielle du Dasein qui fait d'emblée participer ce dernier à la situation de faiblesse et de souffrance de l'humanité que saint Augustin appelle ''une communauté de misère''. Notre situation originaire est celle d'une faiblesse et d'une souffrance partagées, dont nous pouvons certes nous défendre par un repli égoïste sur nous-mêmes, mais qui ne s'exprime en vérité que par la miséricorde (le cœur sensible à la misère) et la compassion où se traduit notre ouverture originaire à autrui. ''La communauté de misère est une communion dans laquelle l'être nu, dans sa misère, reçoit l'autre en sa misère'' (p. 111), ce qui constitue le fondement en vérité du lien social : ''La compassion est le vinculum societatis par lequel les multiples individus forment une foule d'hommes dont le cœur bat ensemble'' (p. 119).

Une telle phénoménologie, prenant comme fil conducteur la pitié dans son sens le plus ample permet de dépasser les approches objectivistes et naturalistes du lien social en fondant la dimension éthique qu'il implique sur l'amour comme connaissance originaire de soi et d'autrui : ''La compassion, comme forme achevée de l'amour humain, n'est ni un amour pathologique ni un amour rationnel, mais un amour personnel parce qu'il reconnaît l'autre homme comme une personne et me demande d'être une personne, c'est-à-dire une expression singulière de l'universel'' (p. 137). Si, tel qu'il s'exprime à travers la pitié, l'amour fonde l'éthique, il est lui-même fondé sur un don originaire qui nous renvoie à la ''pitié de Dieu'' comme archétype et condition de ce qui se manifeste dans la compassion humaine. Ainsi, dans son mouvement ascendant, la phénoménologie de la pitié ouvre sur une théologie de la miséricorde divine et de la grâce qui, tout en éclairant d'en haut la relation humaine, souligne aussi le mystère de l'homme qui est à l'image de celui de Dieu. Comme dit Maître Eckart, ''ce que l'âme est dans son fond, personne n'en sait rien. Ce que l'on peut en savoir doit être surnaturel et donné par grâce : là Dieu opère la miséricorde'' (p. 175).

Richement informé de la tradition philosophique et spirituelle sur le thème de la pitié, l'ouvrage incite à une réflexion et une méditation qui en feront progresser, comme le titre l'indique, l'intelligence.

A.DARTIGUES





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