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- Recensions OCTOBRE - DÉCEMBRE 2004
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Christian DUQUOC, L'Unique Christ, La symphonie différée

Christian DUQUOC, L'Unique Christ, La symphonie différée, Paris, Éditions du Cerf, ''Théologies'', 2002, 272 p. C'est un livre courageux que vient d'écrire Christian Duquoc, L'unique Christ. Cet ouvrage, en effet, se place au cœur d'une des grandes questions de la christologie : comment affirmer la singularité du Christ et la valeur universelle du salut qu'il réalise ? ''L'affirmation que le Christ est unique en sa maîtrise et en sa souveraineté, qu'il travaille à l'unité et à la communion en vue de l'établissement du Règne de Dieu se décline sur l'horizon de divisions que rien jusqu'à présent n'a permis de surmonter'' (p. 202). La thèse de Christian Duquoc va à l'encontre de l'irénisme habituel dans les milieux catholiques : ''Les divisions sont pour nous l'évidence première ; au lieu de les déplorer, ne faut-il pas, au moins par hypothèse, les penser fécondes ?'' (p. 203). C'est à un renversement que convoque cette réflexion théologique. L'introduction expose avec brio la situation actuelle de la pensée chrétienne dans un monde divisé. Celui-ci préfère un consensus de tolérance et donc tient à distance l'affirmation de Dieu pour éviter les affrontements. En position marginale dans la société moderne laïque, l'Église catholique doit-elle renoncer à sa prétention universelle pour se confiner à la gestion d'un désir religieux régional (p. 8). Dans ce contexte, le christianisme apparaît en position de faiblesse. Quatre points sont relevés brièvement dans l'introduction pour être ensuite étudiés dans des parties spécifiques d'inégales longueurs. Le premier point est la division chrétienne qui est un obstacle majeur à la crédibilité de la foi chrétienne et qui appelle donc à une rénovation, non plus en terme de politique ecclésiale mais dans le souci de manifester la présence de Dieu en Jésus-Christ puisque Christian Duquoc note que la source majeure de l'incroyance et de la marginalisation du christianisme est le ''mutisme de Dieu'' (p. 11). Le deuxième point est ''la césure juive'', le troisième, la pluralité des religions, le quatrième, l'histoire et le cosmos sans finalité. Au terme de l'introduction Christian Duquoc note que cette situation pose la question de la médiation du Christ. Après la brillante et suggestive introduction, Christian Duquoc propose une première partie (chap. I : ''Le lien dénoué'' et chap. II : ''L'Alliance revisitée'') qui prend acte de ce que la séparation entre Israël et l'Église chrétienne n'est pas un simple malentendu, mais touche le cœur même de la foi. Christian Duquoc étudie donc les points d'opposition entre Jésus et ses frères de religion. Il s'agit du messianisme : l'opposition entre le Messie et l'absolutisation de la ville sainte (p. 31-40) ; la situation de la Loi (p. 40-41), le sens de l'élection et le salut des Gentils (p. 44-48) et le refus de Jésus de combattre pour la terre d'Israël (p. 48-55). Mais Christian Duquoc va plus loin encore et conclut que ces points marquent une vraie rupture qui touche à son lien personnel à celui qu'il appelle son Père (p. 55). Le chapitre suivant est centré sur la théologie proprement dite, reconnaissant que la déchirure entre Israël et l'Église porte sur la notion d'Alliance. Christian Duquoc en expose les quatre éléments proprement chrétiens. Il souligne la valeur de la vie (p. 60), tenant le culte à distance ; puis la notion de salut (p. 61-62) par grâce et par la Passion ; ensuite ce qui concerne la Torah qui perd son autorité décisive en introduisant à l'ordre des béatitudes et enfin, le rapport avec Dieu. Au terme de cette analyse, Christian Duquoc relève que cette analogie montre que la déchirure n'est pas de l'ordre du nécessaire et donc qu'elle se présente comme une énigme (p. 74 en note). La deuxième partie étudie la situation actuelle du pluralisme des religions. Là encore, Christian Duquoc évite toute conciliation facile en refusant d'unifier trop facilement des pratiques diverses sous la rubrique ''religion''. Il introduit un terme récurrent dans cet ouvrage : celui de ''fragment'' pour caractériser les diverses confessions religieuses. Face à cette situation, il est nécessaire de revisiter le ''lien originel entre la singularité du Nazaréen et l'universalité du Ressuscité dans la question de la pluralité religieuse'' (p. 76). Trois étapes marquent cette réflexion. Un premier chapitre (''La libération redéfinie'') montre que Jésus n'entre pas sans réserve dans le schéma général du temps selon la conception alors dominante, puisque pour lui ''les temps sont accomplis'' (p. 79). Ceci va à l'encontre de l'expérience et du savoir de ses auditeurs. Cette situation est résumée dans les tentations, où il apparaît que les aspirations, pourtant légitimes (pain, politique, pouvoir religieux) sont tenues à distance. Christian Duquoc note que l'histoire est désacralisée et il montre le tranchant de cette opération à propos de la notion de libération entendue dans son sens moderne (p. 96-100) pour souligner qu'il n'existe pas d'horizon unique de compréhension de la religion. La deuxième étape porte sur la notion même de Dieu (chap. II : ''Le Dieu manifesté''). La critique de la religion relève la distance que Jésus prend à l'égard des religions et souligne l'ambiguïté du divin (p. 104-105) ; ce qui montre l'originalité de Jésus et renvoie à son humanité visible et tangible. Ainsi Christian Duquoc montre-t-il que : ''Si Dieu est transcendant, comme aiment à le rappeler philosophes et théologiens, sa grandeur ne s'identifie pas à une position hautaine et invulnérable, elle se définit par sa capacité de proximité avec ce qui réussit comme avec ce qui échoue'' (p. 114). La troisième étape de la réflexion (chap. III : ''L'unité repensée'') invite à reconsidérer le désir d'unité. Il montre la vanité d'une recherche de projet commun et l'illusion de la définition d'une identité supposée en devenir. Christian Duquoc invite à reconnaître les fragments comme tels en se fondant sur le fait que la singularité du Christ invite à ne pas abolir les autres singularités mais à les désigner comme ''fragments potentiels d'un tout inachevé et inachevable pour nous'' (p. 129). Ainsi ''la fragmentation est aujourd'hui indépassable''. Christian Duquoc conclut que ce n'est pas à partir d'une unité imaginaire qu'il faut entreprendre le dialogue, mais ''à partir de notre incapacité à rassembler les fragments en un tout'' (p. 131 ). La troisième partie élargit encore le propos par une critique d'une lecture en terme de finalité de l'histoire humaine et de la cosmogenèse. Un premier chapitre (''Le Christ et l'histoire'') prend acte de l'échec des utopies du XXesiècle et donc de la nécessité de se démarquer de la ''naïveté progressiste'' (p. 143). Ce n'est pas la fin d'une pensée de l'histoire, mais l'invitation à un nouveau regard (p. 143) où le Christ en sa singularité doit jouer un grand rôle. Or Jésus ne transforme pas le cycle de la nature (p. 146), ni ne propose un savoir scientifique et technique (p. 148) ; il n'impose pas non plus une forme de société (p.150). Il ne propose pas de modèle politique (p. 152). C'est dans cet espace en suspens que prennent sens les Béatitudes (p. 155s), qui exprime la puissance de transformation qui réside dans la misère et la précarité'' (p. 156). Ce qui a pour effet de montrer que ''le pouvoir politique appartient comme un élément à un ensemble, il est un fragment'' (p. 160). Dans ce champ, les chrétiens ne doivent pas rester inactifs (p. 162s) : c'est le temps de l'espérance. Christian Duquoc étudie donc la vie des communautés chrétiennes pour que le monde rejoigne le Règne de Dieu, où la vie sort du mépris et de la violence. Rupture donc avec le monde (p. 168), mais pas hors du monde ! Ainsi le Christ laisse-t-il l'histoire à son ouverture et à son ambivalence (p. 177). Dans ce chapitre - qui est le plus important du livre - apparaît la mention du rôle du Saint Esprit. Le chapitre suivant (chap. II : ''Le Christ et le cosmos'') élargit le propos à l'histoire cosmique. Christian Duquoc y manifeste une grande réserve à l'égard de tout concordisme qui esquive la reconnaissance de l'aléatoire tant en cosmologie qu'en histoire naturelle. La quatrième partie expose la conviction de Christian Duquoc (''La division féconde'') en accordant une place importante à l'action de l'Esprit Saint. Le premier chapitre (chap. I : ''L'esprit et le dévoilement'') expose que la division actuelle n'est pas négative ; elle peut être ''le symptôme de la résistance à l'imposition ou à la réalisation prématurée d'un projet global'' (p. 205). Pour Christian Duquoc : ''La division maintenue et défendue est peut-être le seul moyen d'échapper à l'appauvrissement que ne manquerait pas de produire l'allégeance à une seule politique, une seule croyance, à une seule Église, à une seule religion'' (p. 206). Il ne faut pas désespérer, car l'Esprit de Dieu agit. Christian Duquoc propose donc une théologie de l'Esprit Saint en soulignant sa liberté (p. 205s), le fait qu'il soit ''source de vie'' (p. 209), source d'amour, en lien avec la parole et ainsi ouvre sur la Vérité tout entière (p. 216). Le développement est écrit dans un style chaleureux où Christian Duquoc laisse percer son enthousiasme pour dire que l'Esprit est liberté (p. 210), source de l'amour (p. 211), en lien avec la parole (213) ; ceci permet une ouverture trinitaire pour voir le rapport entre Jésus et l'Esprit qui agit dans l'histoire. Cette théologie ouvre sur une apologie de la différence et de la division : ''L'Esprit est l'Esprit de la promesse, il en est l'acompte dans le temps intermédiaire, il déploie la qualité adaptée à sa traversée : l'endurance ou la patience, il ne hâte pas la marche, il n'éteint pas la mèche qui fume encore, il laisse à chaque fragment le temps nécessaire à sa maturation, il n'a pas la passion de la totalité ou de l'unité qui écraserait les capacités naissantes ou dévaluerait les légitimités acquises'' (p. 216). Le rôle de l'Esprit est donc lié à une division que Christian Duquoc estime nécessaire et féconde (p. 216-218). Ce qui mène à une dimension nouvelle : ''L'esprit en hâte par l'instauration d'une unité instituée qui mènerait à une imposition totalitaire du vrai. Si le travail de l'esprit est ainsi entendu, les divisions recensées dans de multiples domaines, notamment ecclésiaux ou religieux, ne sont pas à penser selon le seul schéma négatif, elles sont internes au projet divin pour autant que les êtres humains en sont les partenaires reconnus'' (p. 219). Christian Duquoc revient alors à son souci de penser l'histoire et conclut : ''L'Esprit dévoile de façon originale le mouvement de notre histoire, il assure que Dieu y est présent sans être disponible, il maintient les fragments hors de liens clairs à la totalité imaginée'' (p. 220). Le chapitre suivant revient à la christologie (chap. II : ''De Jésus le Juif au Christ universel'') dans la perspective reconnue : la mise en relation de fragments ce qui est la manière d'exercer sa maîtrise des temps et de l'histoire. Pour cela Christian Duquoc souligne l'enracinement historique de Jésus : ''Jésus fut un homme singulier, juif nazaréen : il ne fut pas l'humanité et il ne la devint pas par sa résurrection. [...] Le Fils incarné se distingue, par son statut de Fils divin unique, des fils adoptés. Sa réalité divine n'élimine en rien la singularité de son humanité : il reste à jamais celui qui fut Jésus le Juif galiléen'' (p. 224). C'est le maintien de cette réalité que le Christ est principe des divisions étudiées dans les deux premières parties. Christian Duquoc insiste sur le fait que le maintien de la particularité est une forme de son universalité (p. 229). C'est la structure même de l'Évangile qui ne laisse pas les actes de Jésus dans l'ombre, ni son enracinement dans le peuple. Ce rapport de l'universel et du particulier vaut pour les divisions religieuses : ''Le Seigneur ne tarde pas, il patiente. Il n'impose pas ce qui serait prématuré. Les divisions sont les garanties d'une universalité qui refuse de s'immiscer dans l'histoire par la violence institutionnelle et le mépris des créations et aventures humaines. Le Ressuscité laisse le monde à sa maturation multiforme et les religions à leurs expériences diversifiées'' (p. 233). Le dernier chapitre a pour titre ''la symphonie différée'', qui a été pris comme sous-titre à l'ouvrage tout entier. Christian Duquoc a le souci de confronter sa position aux textes conciliaires. Cela lui permet de faire droit à la critique de l'Église dominatrice et autoritaire pour instaurer une dimension nouvelle de la théologie de l'Esprit Saint : ''L'Esprit, d'une part, travaille à la maturation de chaque fragment en respectant son identité propre ; le Ressuscité, d'autre part, par son absence, évite l'intégration prématurée à l'institution qui le confesse ; par son retrait, il laisse faire l'Esprit '' (p. 240). Christian Duquoc se réfère à l'hymne aux Philippiens pour relever que le mystère du salut n'abolit pas la singularité de la Passion qui fait partie de la douloureuse condition humaine. Il en résulte que ''L'Église, dans sa pérégrination terrestre, endure les limites de la condition historique, elle n'enjambe pas le temps, pas plus que ne l'a transgressé celui qui est désormais son maître et Seigneur'' (p. 242). Une théologie de l'Église est ainsi esquissée ; Christian Duquoc insiste sur le devoir de mission pour : ''attester concrètement, dans un mode de vie personnel et communautaire, que le monde quotidien auquel s'intègrent et dont se distancient en même temps toutes les religions est assumé de manière singulière par le christianisme. [...] La mission n'a pas pour fin d'intégrer à une institution unique, mais de donner forme à l'interdépendance latente en incitant à débattre librement des questions issues du monde environnant et qu'aucune religion ne maîtrise'' (p. 248). La conclusion redit avec force les convictions qui animent Christian Duquoc qui en appelle à une ''réévaluation de la conviction chrétienne'' (p. 250). Il le fait en reprenant le thème biblique qui met en parallèle figuratif Babel et la Pentecôte. Le texte vétéro-testamentaire met en garde contre l'utopie de convoquer l'humanité à l'unité en jugeant ses différences et divisions comme un obstacle majeur. Le récit de la Pentecôte n'abolit pas les divisions ; l'Esprit Saint laisse ''libre cours aux mouvements divers puisqu'il s'interdit d'unifier les langues, indices premiers de la division nécessaire. Il travaille à ce que cette richesse disséminée ne s'effondre pas en violence unitaire par suite de la prétention d'une des formes à être la seule vraie humanité'' (p. 250). Il apparaît que la seigneurie du Christ ressuscité doit être pensée en articulation avec le devenir pluriel du monde, ce qui invite à voir dans l'Église ''le sacrement du Règne qui vient'' (p. 253). La souveraineté du Christ renvoie à Jésus de Nazareth qui a assumé le risque de l'amour discret. Aussi Christian Duquoc conclut-il : ''Le Ressuscité par le don de l'Esprit invite l'Église et les croyants à suivre un chemin analogue : il rompt avec l'espoir illusoire, il ouvre une espérance lucide et solide, il a pour socle la foi qui surmonte le doute engendré par l'éclat tamisé du Règne qui vient'' (p. 255). Ce livre est très important. Il mérite donc attention. Pour bien le comprendre, il faut le replacer dans le dynamisme de l'œuvre de Christian Duquoc. Lui-même dans une note de l'introduction fait référence à son grand ouvrage de christologie pour noter le changement de perspective. Mais ce n'est pas une rupture. On retrouve dans le présent ouvrage les thèmes qui lui sont chers : concernant l'importance de la révélation trinitaire, l'attention à l'histoire et aux mouvements sociaux du christianisme et du monde, le souci de la mise en œuvre de la perspective ouverte par Vatican II et une anthropologie qui valorise la liberté - liberté du Christ et liberté du chrétien. Il y a des changements d'accent significatifs, mais une continuité. On ne peut que regretter que certains passages soient si hâtifs. La manière dont Christian Duquoc introduit la théologie du Saint-Esprit nous semble fort éclairante. En effet, les débats sur l'inter-religieux sont souvent déséquilibrés par l'attention trop exclusive à Jésus-Christ ou à l'Esprit Saint. Cette manière de faire introduit dans le premier cas une forme d'intolérance - ''hors de l'Église pas de salut'' - et dans le deuxième cas une dilution dans le vague du spirituel. L'articulation étroite entre la singularité du Christ et le don de l'Esprit permet de sortir de ces dérives. C'est là un des aspects majeurs de l'ouvrage qui, pour cette raison, devrait faire date dans les débats en matière de théologie et d'ecclésiologie. Le cœur de l'ouvrage, nous l'avons dit, est sans doute l'attention portée à l'histoire. Christian Duquoc poursuit la recherche entreprise dans ses travaux précédents en lien avec la réflexion philosophique de son temps ; le livre se déploie donc en dialogue avec la modernité et l'actuelle crise de civilisation liée à la post-modernité. Mais le débat n'est pas frontal ; il reste sous-jacent. Le souci de synthèse n'a pas permis à Christian Duquoc de présenter les dossiers de manière exhaustive. Mais l'ouvrage invite à revisiter la foi chrétienne en ses fondements. Et en particulier à bien réfléchir sur ce qu'implique la notion théologique d'incarnation. C'est en effet à partir d'elle que se développe une vision de l'homme, de l'histoire et de l'univers. Aussi, plus qu'un ouvrage dogmatique ou apologétique, nous lisons dans ce livre une réflexion qui, plaçant le Christ au cœur du mystère de l'histoire, s'interroge sur son action et pour cela reconnaît l'importance de la Passion et de la Résurrection, lieu de la vérité de l'Homme. J.-M. MALDAMÉ





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