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Recensions JANVIER - MARS 2004

Paul VALADIER, Morale en désordre, Un plaidoyer pour l'homme
Paul VALADIER, Morale en désordre, Un plaidoyer pour l'homme, Paris, Éditions du Seuil, 2002, 222 p.
Le Père Paul Valadier, jésuite, poursuit ses publications en matière d'éthique et de morale qui constituent maintenant un ensemble fort riche, dont on peut légitimement penser qu'il constitue déjà une synthèse qui compte et comptera pour l'Église. Celle-ci se construit en dialogue avec la pensée moderne assumant courageusement la tâche du théologien qui n'esquive pas de témoigner de sa foi dans un monde hostile et critique. La théologie de P. Valadier assume la tâche considérable de répondre au défi de la modernité sans esquiver de reconnaître la part de vérité qui est exprimée par l'adversaire ou l'étranger. L'ouvrage présent, Morale en désordre, est à l'articulation de l'anthropologie fondamentale et de la morale au sens classique du terme ; le sous-titre indique bien le propos : ''Un plaidoyer pour l'homme''.
La première partie est consacrée à une analyse de la situation actuelle. P. Valadier la conduit à partir de faits connus de tous et qui ont entraîné ce qu'il est convenu d'appeler un débat de société (en matière d'euthanasie ou de mondialisation par exemple). Il situe des décisions prises dans leur contexte social et politique pour repérer les enjeux qui relèvent de la morale. P. Valadier maintient fermement la distinction entre ''éthique'' et ''morale'' ; pour lui, la morale est du côté des principes qui président aux décisions, tandis que l'éthique est immédiatement liées à l'action. Conformément à cette division langagière et conceptuelle, il passe de la critique qu'il partage ou non avec nombre d'observateurs chrétiens, pour discerner le fondement philosophique des dérives relevées, et des erreurs qu'elles manifestent. Il les rassemble dans le concept de ''philosophie libertaire'' qui est sous-jacente au pragmatisme, voire au cynisme, des pratiques techniques, en particulier pour les manifestations du vivant.
Ayant ainsi repéré la clef de coûte des dérives qui habitent la civilisation en voie de globalisation ou mondialisation, P. Valadier poursuit son œuvre de philosophie en analysant ''la raison des effets''. La première partie était déjà riche de références aux penseurs de la société (Slotajich, Singer, Rorty,...), la deuxième est attentive aux fondements de la vie en société ; en bon professeur de Sciences politiques, P. Valadier s'attache au Droit dans les rapports entre éthique et morale, sciences et techniques modernes.
P. Valadier relève les ''contradictions démocratiques'' dans l'usage du droit qui est omniprésent (''tendance à la juridisation de la société'') et, par là même, menacé de dilution à cause de la philosophie individualiste qui préside à sa construction dans la société. Il voit le fruit d'une philosophie qui s'exile de toute référence à des fondements qui ne soient que le pragmatisme et l'individualisme. Reprenant sur ce point les propos du pape Jean-Paul II(p. 113s), P. Valadier en appelle à la recherche d'un fondement moral au delà de l'éthique : ''La morale peut apparaître comme une authentique libération à l'égard des manipulations de la mode, de la publicité, de la passion des groupes à l'école ou dans l'entreprise, de l'ordre libertaire aliénant et soumis aux pressions de l'argent et du conformisme'' (p. 134).
Cette quête des fondements mène à une analyse de la notion de personne. P. Valadier commence par montrer comment cette notion est utilisée dans des sens contraires voire contradictoires (p. 145s), comme le montre une lecture des interprétations diverses et même antinomiques de ce terme. Faut-il pour autant renoncer à utiliser le terme de personne, se demande-t-il ? (p. 152). Non ! Si on reconnaît que la notion de personne n'est pas immédiatement liée à l'empirique et à l'observable (p. 155). Dépassant les exigences formulées par Kant, P. Valadier renoue avec la notion de dignité qui fonde les Droits de l'Homme et l'espace relationnel où ils apparaissent. Cette exigence s'accomplit dans l'Évangile comme le montre la parabole du ''Bon Samaritain'' (p. 170s) : ''Un chrétien [...] comprend que la dignité de l'homme, de ceux qui sont à l'image du Christ, ne tient pas seulement dans la manifestation de qualités humaines éminentes comme la raison, la parole et la mémoire, mais aussi qu'elle doit plus particulièrement être reconnue et honorée dans l'homme torturé, bâillonné, réduit à l'état de loque par la violence, parce que en cet être sans apparence humaine, en celui qu'on n'ose même plus qualifier d'homme, il reconnaît le Christ'' (p. 172).
La troisième partie, plus ramassée, change de ton. Il ne s'agit plus d'analyser, de discerner, et de reconnaître les fondements, mais bien de proclamer l'exigence morale qui fonde la grandeur de l'homme. C'est une apologie de l'humanisme à l'encontre des thèses nihilistes (on reconnaît au passage la compétence de P. Valadier dans la critique de Nietzsche), mais aussi des timidités d'une certaine tradition chrétienne trop attentive à développer le thème du mépris du monde. P. Valadier promeut un ''humanisme chrétien''(p. 202) qui est fondé sur la Bible, mais aussi sur la Tradition chrétienne : ''Nos réflexions auront quelque mérite si elles peuvent apparaître comme un relais de cette Parole qui ne cesse de solliciter les hommes à ne pas abdiquer leur humanité (quelle que soit leur difficulté à définir ce qu'ils ont de ''propre'') et à vouloir ce qui élève plutôt que ce qui rabaisse : se montrer signe de l'humanité en soi, et digne de Celui qui en elle ne cesse de la tirer vers le haut contre les sirènes de la volonté de néant'' (p. 213).
L'ouvrage est donc un texte de résistance pour ne pas abdiquer en face du conformisme actuel. Il mérite d'être lu et étudié pour une défense de la dignité de l'être humain.
J.-M. MALDAMÉ
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