Accueil
Recensions JANVIER - MARS 2004

Paul VALADIER, La Condition chrétienne, Du monde sans y être

Paul VALADIER, La Condition chrétienne, Du monde sans y être, Paris, Éditions du Seuil, 2003, 254 p. Paul Valadier poursuit son œuvre de théologien spécialiste des questions morales dans un ouvrage qui relève de la morale fondamentale puisqu'il porte sur l'articulation entre la Révélation et l'agir chrétien. À son habitude, il manifeste une grande liberté de jugement n'hésitant pas à relever les limites de l'enseignement du Magistère romain. Il le fait de manière argumentée, aussi ses analyses méritent-elles d'être prises en compte. Elles sont importantes non seulement pour les chrétiens qui désirent suivre un chemin de perfection, mais aussi pour les non-chrétiens qui rejettent la tradition chrétienne à partir des maladresses de ce qui leur est présenté souvent comme une ''doctrine officielle'' et qui, faute de connaissance de la nature réelle de la vie chrétienne, y trouvent l'occasion de tout récuser de la foi. Pour cette raison, la tâche à laquelle Paul Valadier consacre ses forces est importante à connaître. L'introduction précise que la morale chrétienne a été éclairée par les textes conciliaires et qu'il importe que ceux-ci portent du fruit ''pour la gloire de Dieu et le salut du monde''. Le premier chapitre montre que cette fructification est contrariée de plusieurs manières, en particulier par les défaillances en matière d'enseignement moral. Paul Valadier ne prend pas les choses directement au plan des règles et des préceptes - ce qui l'enfermerait dans le moralisme -, mais il entend dire les fondements de la vie chrétienne qui se déroule en tension, selon l'expression évangélique ''du monde et pas du monde''. Cette tension est reconnue dans les plus anciens textes de la Tradition ; elle a été reprise par les moralistes comme François de Sales et Alphonse de Ligori, cités en exemple pour avoir su tenir compte de la situation particulière de leurs ouailles. Paul Valadier poursuit son analyse en se rattachant explicitement à la tradition ignatienne en commentant quelques textes fondateurs de cette tradition pour articuler discours de foi et discours de raison. Le deuxième chapitre (''Une décision sur parole'') est tout à fait remarquable. Il donne le fondement de l'agir chrétien en référence à la Révélation transmise dans les Écritures. Comme l'attention est portée sur la vie chrétienne, Paul Valadier fait une synthèse très profonde de la naissance à la vie chrétienne, de son développement dans la relation vécue avec Dieu qui se révèle et se donne en sa Parole. La qualité spirituelle de ces pages induit une considération très tonique de la vie chrétienne et des exigences morales et spirituelles. La présentation des paraboles est très suggestive dans la mesure où transcendant l'ordre des règles morales - Paul Valadier dit qu'elles sont d'ordre ''méta-moral'' - par les paraboles, Jésus appelle à une vie nouvelle qui n'est pas sans une morale neuve et exigeante. Le troisième chapitre prolonge cette étude de la vie chrétienne dans ses implications pratiques : ''Dans la perspective méta-morale qui est la sienne, la Parole entendue renvoie l'auditeur non à s'enfermer dans une écoute séparatrice, mais à découvrir les dimensions proprement divines ou christiques des relations humaines historiques'' (p. 100). Le premier point abordé est la question de la responsabilité, puis celle du péché. À ce propos, Paul Valadier relit la perspective augustinienne ; il étudie ce qui est dit de la volonté mauvaise (p. 109-114) puis il montre les limites de ces options, et en particulier l'incidence de l'idéalisation de la condition humaine pré-lapsaire corrélative au mépris à l'égard de la condition réelle de l'humanité et la méconnaissance de la dimension historique de la vie humaine (p. 116-120). Une telle attitude a un effet pervers lié à ce qu'il appelle ''une dévalorisation des médiations'' liée à une apologie de la fusion. Paul Valadier y voit une perte de la notion même de charité : ''Au fond le modèle de l'union totale de l'âme ou de la volonté à Dieu commande le modèle d'une vie ecclésiale toute faite d'unité, sans place laissée aux différences, pour ne rien dire des divergences. [...] Comment échapper à la surenchère spirituelle la plus grave, dès lors que les responsables de la communauté pourront toujours condamner tout manquement à l'unité comme concernant Dieu même ? Or une communauté concrète existe par la médiation de règles et dans des relations personnelles déterminées qui ne font pas corps en totalité avec la charité même ; en conséquence une critique de telles règles ou des désaccords avec telle personne ne signifie pas nécessairement une rupture quant au fond, mais tout à l'inverse peut être le désir de réparer les irrégularités que cache un appel trop immédiat à la charité et à l'union des cœurs...'' (p. 119). Paul Valadier développe donc longuement une réflexion sur ''l'historicité de la décision chrétienne'' (p. 124-132). C'est là sans doute le cœur de l'anthropologie promue dans ce livre. Puis la réflexion s'oriente vers les exigences du discernement (p. 133-141) puisque, en christianisme, ''il s'agit moins d'obéir à une doctrine entièrement élaborée que de chercher à découvrir à quoi l'Esprit vivant du Ressuscité convoque dans le jeu complexe des relations constitutives du présent. Une religion de la Loi ou de la volonté divine prescrite peut largement se passer d'une telle référence, puisque Dieu est censé avoir parlé une fois pour toutes dans la lettre d'un texte ou d'un code, ne laissant place qu'au jeu subtil des interprétations juridiques et au raffinement des lettrés. Une religion de l'Esprit appelle un travail de discernement qui doit convoquer l'intelligence, la sensibilité et la mise en œuvre de règles précises d'interprétation'' (p. 133). Le chapitre quatrième revient aux fondements théologiques de la morale chrétienne en référence explicite à la vie spirituelle, au sens fort du terme puisqu'il s'agit de l'Esprit-Saint. Paul Valadier relit la vie de Jésus-Christ pour y trouver ses attitudes fondatrices à partir de ses actes, de son enseignement - et en premier lieu le Sermon sur la Montagne. Il insiste sur la catégorie de vigilance (p. 158-162) qui s'accorde si bien avec la dimension historique de l'être humain engagé en un itinéraire d'humanisation (p. 162-169) où dans la précarité se donne à voir la grandeur humaine. Paul Valadier répond à la question de l'universalité du christianisme en montrant bien que la singularité de Jésus-Christ, loin d'être un obstacle à l'universel, en est au contraire le fondement. La vie dans l'Esprit-Saint est marquée par une attitude fondatrice de l'humanité vraie : droiture de cœur (p. 177s), de fraternité (p. 181s), d'amour du prochain (p. 182s), attitude qui s'accomplit dans le commandement d'aimer (p. 188). Ainsi se met en œuvre une religion de l'Esprit. Le cinquième et dernier chapitre (''Exister en Église'') revient sur les difficultés actuelles de la proposition chrétienne. Il souligne les erreurs du dogmatisme qui impose un point de vue unique en des domaines où les différences doivent être reconnues ; il relève que ce dogmatisme fait l'économie de l'étude sérieuse en n'écoutant plus les informations venues de l'expérience humaine et en particulier des sciences. La réflexion se centre sur la notion d'autorité et les notions d'une vraie vie communautaire et d'une vie morale fondée sur la valeur du rôle de la conscience. Paul Valadier poursuit donc ses travaux théologiques en matière de morale. Il le fait avec courage - le courage des prophètes - puisque sa vigilance ne s'adresse pas seulement à l'égard de ceux qui méprisent et rejettent le christianisme - emblématiquement Nietzsche qui est souvent cité dans ses travaux, ou encore ici l'islam antichrétien - mais aussi à l'intérieur du christianisme lui-même, en dénonçant les dérives et les durcissements qui sont hélas la source de la non-réception du message de salut proposé par les chrétiens. Cet aspect fait que le livre aidera grandement les étudiants à comprendre les enjeux des questions par le lien établi entre la confession de foi et la pratique chrétienne. La qualité du style apporte beaucoup à l'œuvre qui sait être lisible dans un large public. Le livre témoigne enfin d'une foi fervente et d'une espérance forte. Par rapport aux ouvrages précédents, il apporte une attention plus grande aux fondements même de la morale qu'il arrache ainsi au moralisme tant décrié. Il donne au message chrétien sa force et sa beauté. J.-M. MALDAMÉ





ICT, Institut Catholique Toulouse
Etablissement privé d'enseignement supérieur et de recherche reconnu d'utilité publique
31 rue de la Fonderie - B.P. 7012 | 31068 Toulouse Cedex 7
Téléphone : (33) (0)5.61.36.81.00 | Fax : (33) (0)5.61.36.81.08 Courriel : Nous contacter

Ce site utilise la plate-forme de gestion de contenu Web en ligne de l'ISCAM


Identifiez-vous

Mentions legales popup