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Recensions JANVIER - MARS 2004

Adolphe GESCHÉ, Dieu pour penser, t. VII, Le Sens

Adolphe GESCHÉ, Dieu pour penser, t. VII, Le Sens, Paris, Éditions du Cerf, 2003, 192 p. La publication des travaux d'Adolphe Gesché se poursuit, aussi le lecteur qui a le souci de mener à bien une réflexion théologique en confrontation avec la modernité peut lire un ouvrage centré sur les questions de l'anthropologie chrétienne. Ce livre, qui rassemble des articles déjà parus ou des études publiées dans des ouvrages collectifs, est profondément unifié. Il s'enracine sur un thème actuel : ''interrogation du sens'' dans un double souci. D'abord, Adolphe Gesché montre l'importance de la valeur de la théologie face à l'interrogation présente, posée tant par la philosophie que par les sciences de l'homme. Ensuite, il ne veut pas réduire la référence à Dieu à être une réponse facile et donc, selon ses termes, il refuse de ''l'instrumentaliser'', c'est-à-dire : ''d'en faire une utilité, de le mettre au service du sens, à sa remorque. [...] Le sens n'est pas Dieu [...]. Le sens ne remplace pas Dieu, mais pas davantage Dieu ne remplace-t-il pas Dieu'' (Introduction, p. 9). Ainsi les divers chapitres ont-ils pour souci de mener une réflexion vigilante sur la transcendance. Transcendance de Dieu et transcendance de l'homme sont affirmées dans une claire distinction des niveaux de la conceptualisation de l'une et de l'autre. La rencontre entre ces deux instances se fait dans la vie. La théologie n'est pas ''l'arbitre du sens'' (p. 10) mais ''un lieu où il arrive que le sens se produise'' (ibid.). L'ouvrage est donc une enquête sur ce qu'Adolphe Gesché appelle ''les lieux du sens : la liberté, l'espérance, l'identité, l'imaginaire'' (ibid.), chaque terme étant au cœur d'un chapitre particulier. Chacun d'eux établit un dialogue avec les philosophes contemporains pour établir minutieusement en quel sens la présence de Dieu, ou plus modestement la référence à Dieu est une ouverture sur la transcendance. La spécificité de la révélation et de la foi qui l'accueille est ainsi reconnue. Elle achève le mouvement de l'être qui est annonciateur d'autre chose que de lui-même en son auto-manifestation. 1. Le premier chapitre étudie la notion de liberté, considérée dans ses trois dimensions : d'abord la liberté comme conquête (dans les ordres de la morale, du politique, de la conscience, de la raison, de l'économie et de la vie intérieure) ; ensuite la liberté comme essence, appartenant à l'être de l'homme comme son essence ; et enfin, la liberté comme existence, comme projet à réaliser. Face à cette richesse de signification, Adolphe Gesché montre la richesse de la notion de création pour fonder l'anthropologie et souligner que le dévoilement chrétien de la liberté accomplit la quête de l'humanisme. Adolphe Gesché insiste sur le dépassement de la raison, par l'accès à un ''pourquoi sans pourquoi'' qui est le lieu de la manifestation de Dieu (p. 44). Il conduit ainsi à un ordre ''méta-rationnel'' (p. 47) et c'est par ce biais que la théologie apporte quelque chose de spécifique et de fécond : la compréhension de la liberté, et plus encore un travail de ''refondation de la liberté'' (p. 46). 2. Le deuxième chapitre poursuit selon la même méthode à propos de ''l'identité comme confrontation avec Dieu''. Le point de départ est l'étude d'une crise d'identité étudiée selon la catégorie théologique du coram Deo (devant Dieu). Cette crise est exprimée avec force dans l'humanisme athée, dont Sartre reste la figure exemplaire (p. 50s). La critique conduit à une réflexion plus méthodique sur l'anthropologie de l'identité (p. 52s) et à un examen de la notion d'altérité (p. 54s). L'étape suivante consiste à aborder la question en théologie et donc à s'interroger sur la notion de transcendance. La reconnaissance de la transcendance de Dieu ne saurait limiter la valeur de l'existence humaine, au contraire. Adolphe Gesché s'appuie sur la notion de don pour développer une théologie de la création de l'homme comme fondement de sa grandeur. 3. Le troisième chapitre aborde la question du destin, à partir de la distance vécue par beaucoup entre leurs aspirations et la vie réelle. Le destin est décrit comme unité de la vie, projet qui prend forme et constitue une vie entière dans sa forme réelle. Ce développement invite Adolphe Gesché à étudier ce que l'homme désire (p. 82s) sans négliger l'affectivité, la réceptivité et la disponibilité de l'être humain. Dans cette ligne, il aborde l'étude de ce que l'homme redoute (p. 86s) et ce qui se présente à lui comme fatalité (p. 88s) ; là le message chrétien apparaît comme salut. L'étape suivante est une étude de ''ce que l'homme doit oser'' (p. 93s) ce qui donne matière à une étude de l'action humaine dans le refus de tout nihilisme. Adolphe Gesché met ainsi en œuvre ce qu'il appelle ''une épistémologie de l'excès'' (p. 102) qui ouvre sur une mise en évidence de la transcendance nécessaire à la vie humaine. La dernière étape (''Qu'est-ce que l'homme se voit offert ?'', p. 104s) fait résonner le message biblique avec cette anthropologie ouverte. Une destinée théologale est offerte à l'humanité, attestation d'un excès divin qui atteste la dimension d'infini qui est essentielle à qui veut comprendre le mystère de l'homme et de sa destinée. 4. Le quatrième chapitre traite de ''l'espérance comme sagesse'' (p. 116s). La démarche suit le même mouvement que les précédentes : une première partie constate les difficultés actuelles marquées par ''une érosion de l'espérance'' (p. 118) ; la deuxième fait écho par un ''appel à la sagesse'' (p. 123s) où Adolphe Gesché procède à une étude biblique rigoureuse pour montrer que celle-ci ne doit rien ignorer de la complexité humaine, et en particulier de ce qu'il appelle la ''paganité'' (p. 129s) - ce qui prolonge la tâche de Paul de reconnaître que Dieu a agi chez les Gentils. 5. Le cinquième chapitre s'inscrit dans le projet d'une anthropologie qui n'ignore rien de la richesse humaine. Il prend comme thème la valeur de l'imagination. Adolphe Gesché commence par un long développement sur ce qu'il appelle ''l'imaginaire littéraire''(p. 146-155) montrant la vérité de la création romanesque et poétique et son rôle indispensable pour accéder à une vérité non réduite à l'exactitude. Il introduit ensuite la notion d'''imaginaire théologique'' (p. 156s). Ce concept lui permet de donner une pleine valeur aux récits bibliques, à l'action liturgique et à la démarche théologique qui dépasse le rationalisme scolastique. Cet exposé est structuré par une méditation sur l'infini de Dieu ; c'est à cause de cette dimension de l'être divin que la pensée humaine doit faire appel à plus que la raison, non comme son contraire, mais comme l'élan qui fait franchir les limites d'une rationalité close, celle où s'enferme la modernité. Ces cinq chapitres donnent des éléments précieux pour une anthropologie chrétienne. D'abord, celle-ci est enracinée dans l'expérience vécue et dans les questions de la modernité. Ensuite, Adolphe Gesché dialogue de manière serrée avec les philosophies qui marquent le présent. Il y a parmi eux les critiques et les adversaires de la tradition chrétienne ; la réflexion fait droit à leurs arguments pris au sérieux. Il y a aussi ceux qui ne sont pas théologiens, mais qui développent une anthropologie marquée par le souci de la dignité de l'homme et qui donnent des éléments indispensables pour en manifester l'irréductible grandeur ; Emmanuel Lévinas est un de ceux-là. Il y a enfin ceux qui ont opéré à l'intérieur de la confession de foi chrétienne un dépassement ; Paul Ricoeur est le plus cité. Plus largement, Adolphe Gesché fait appel à la phénoménologie pour dire la richesse de la vie humaine. Mais cette étude de la Lebenswelt reste spécifiquement théologique dans le respect des différences entre les disciplines et c'est sans doute la réussite de cet ouvrage que de l'avoir fait sans concordisme ni récupération. Cet ouvrage s'inscrit donc parfaitement dans la série intitulée ''Dieu pour penser'' qui constitue peu à peu une grande synthèse théologique, profonde et nuancée. J.-M. MALDAMÉ





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