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Recensions JANVIER - MARS 2004

Alain HOUZIAUX, Dieu à la limite de l'infini, Une légitimation du discours théologique

Alain HOUZIAUX, Dieu à la limite de l'infini, Une légitimation du discours théologique, Préface de Jean Ladrière, Paris, Éditions du Cerf, ''Cogitatio fidei, 225'', 2002, 590 p. Le dernier ouvrage du pasteur Houziaux se présente comme un projet d'apologétique qui consiste ''en une fondation philosophique, de type épistémologique, de la légitimité du discours théologique et des concepts que l'on peut considérer comme spécifiquement théologiques, à savoir les concepts de Royaume de Dieu et de Dieu'' (p. 78). On est loin des schémas de l'apologétique classique car il s'agit ici, non de justifier devant la raison le contenu des affirmations théologiques, mais de légitimer la forme du discours théologique en analogie avec la forme de la logique mathématique. Purement philosophique, cette légitimation peut être qualifiée d'''athée'' en ce qu'elle ne présuppose ni foi ni révélation. La première des trois parties de l'ouvrage développe ce projet à partir des deux présupposés ou référentiels de base du discours théologique : Dieu et le Royaume de Dieu. ''Nous définissons Dieu comme le Principe et l'Acte d'une connaissance-en-vérité omnisciente, absolue, parfaite, totale, objective, immédiate, instantanée et 'd'un seul coup' de la vérité du monde dans sa totalité'' ou, selon la formule de saint Augustin, saisissant le monde in uno conspectu simul (d'un seul regard). À son tour le Royaume de Dieu est ''l'unitotalité de l'intégralité en vérité de l'histoire du monde'' ou la récapitulation ''en une unité éternelle et utopique de l'intégralité en vérité de l'histoire du monde qui s'est déroulée dans l'espace et le temps'' (p. 69). Le problème est que ces référentiels, à partir desquels le théologien éclaire le monde et l'histoire tels qu'ils se donnent à nous dans l'expérience naturelle, n'appartiennent pas à cette expérience et que leur usage paraît donc illégitime. Leur vérité relève d'une intuition intellectuelle (ou de niveau 2), qui outrepasse les capacités de la connaissance naturelle (ou de niveau 1). Or les mathématiques et les sciences impliquent aussi une corrélation entre des connaissances contenues dans les limites de l'expérience (niveau 1) et des intuitions situées à leur limite ou au delà des limites (niveau 2). Ainsi en mathématique la série 1+1/2+1/4+1/8... = 2 est celle d'un infini potentiel (1+1/2 etc.) qui passe à la limite dans un infini actuel (= 2). De même, en physique, les critères de mesure que sont le big bang, la vitesse de la lumière ou le zéro absolu sont des limites vers lesquelles tend l'expérience sans pouvoir jamais les atteindre, ou des ''limites à l'infini'' qui ne relèvent pas d'une connaissance expérimentale. Si un tel passage à la limite est possible dans les sciences, il doit pouvoir l'être aussi analogiquement dans le discours théologique. Mais cette analogie n'est nullement l'analogia entis de la tradition scolastique qui postule une continuité entre la connaissance du monde et le discours sur Dieu. Elle est une analogie formelle ou une analogia relationis qui implique une rupture, ou, selon une formule de Kant, un salto mortale entre le niveau 1 et le niveau 2. De ce fait, la transposition à la théologie de la corrélation entre les deux niveaux est purement formelle et n'implique pas la validation de la visée ontologique du discours théologique. C'est pourquoi la seconde partie de l'ouvrage est consacrée à la légitimation du discours théologique, en l'occurrence à l'application au monde historique de niveau 1 du concept de Royaume de Dieu qui est de niveau 2, c'est-à-dire méta-cognitif et méta-historique. Comment la vérité du Royaume, considérée comme la vérité du monde devant Dieu, peut-elle être le référentiel à partir duquel le théologien définit les caractéristiques théologiques de l'histoire du monde ? Il faut ici montrer la légitimité du concept d'unitotalité du monde qui correspond à celui de Royaume de Dieu. Cette procédure s'appuie sur la méthode mathématique qui légitime le concept d'ensemble (de niveau 2) à partir d'une réflexion sur la manière dont est constituée une série infinie de nombres rationnels (qui est de niveau 1). L'analogie est empruntée ici au théorème de Gödel selon lequel un système formel implique au moins une proposition qui est vraie dans ce système sans y être démontrable. De même, l'énoncé ''je connais en énigme'' (dérivé de la formule de saint Paul en I Co 13, 12) n'est pas démontrable dans le domaine de la connaissance naturelle et y est néanmoins vrai. En effet, l'univers dans sa totalité, qui est au principe des représentations successives que nous nous donnons de lui, est en lui-même irreprésentable. Dès lors on peut considérer le Royaume de Dieu comme le référentiel de niveau 2 que présuppose, comme vérité nécessaire quoique non démontrée, la connaissance naturelle du monde de niveau 1. L'auteur rappelle ici que sa méthode apologétique est ''protestante'' en ce que le référentiel axiomatique qui fonde la connaissance naturelle est indémontrable dans les limites de celle-ci. ''C'est le 'en énigme' (saint Paul), le 'monstrueux' (dans l'Analytique du sublime de Kant), la 'butée' (Kierkegaard), l'indécidable (Gödel) et l''aporie' (dans notre travail) au niveau 1 qui est le levier d'un axiome de niveau 2'' (p. 286). La connaissance naturelle n'est pas en effet une étape vers une connaissance supérieure accessible par la via eminentiae. Elle est au contraire une connaissance déformée par le péché originel, déviante par rapport à la connaissance en vérité, ''taillée dans un bois courbe'' selon le mot de Luther ou en anamorphose par rapport à l'idéal (platonicien) d'une vérité archétype dont elle n'est que l'ectype. C'est pourquoi Jésus, parlant du Royaume dans l'élément de cette connaissance déchue, ne peut en donner aucune représentation univoque et ne l'exprime qu'en paraboles. Aussi, quand le discours théologique juge l'histoire en référence au Royaume, ''il a pour objet non pas tant de décrire notre monde que de décrire l'écart de notre monde par rapport au Royaume'' (p. 300). La troisième partie de l'ouvrage s'applique à montrer comment le discours théologique parle du Royaume de Dieu en cherchant à ''définir la terre à partir du Ciel'' ou le monde réel par rapport à la norme référentielle de l'unitotalité du monde qu'est le Royaume de Dieu. Cinq énoncés ou thèses développés dans chacun des chapitres de cette partie indiquent l'ampleur du projet : 1. Le processus de l'histoire du monde ''doit être conçu comme créé selon le projet du Royaume et en vue du projet de la création du Royaume''. 2. L'histoire du monde, malgré son écart par rapport au Royaume, est justifiée gracieusement par Dieu qui lui impute la justice du Royaume. 3. L'histoire du monde est ''conduite par le Logos (Dieu comme Deuxième Personne de la Trinité) en vue de la constitution du Royaume et soumise à l'attraction de l'Esprit (Dieu comme Troisième Personne de la Trinité)''. 4. ''Israël, Jésus-Christ et l'Église constituent, dans l'histoire du monde, les textes où nous lisons le travail du Logos et l'attraction de l'Esprit''. 5. ''À la fin des temps, Dieu réalise le Royaume en décrétant l'identité entre son projet pour le monde (de niveau 2) et la réalité de l'histoire du monde déroulée dans son intégralité-en-vérité (de niveau 1)'' (p. 310). À cet égard, le paradoxe à résoudre est celui de la compatibilité entre le Royaume comme unité utopique et uchronique qui correspond seul au projet créateur de Dieu et l'intégralité de l'histoire du monde de nature spatio-temporelle. Échappant à nos capacités cognitives, la solution du paradoxe ne peut se situer qu'en Dieu comme mesure première de toute vérité : ''Dieu, en tant que Mensurator primus, peut-être défini comme le Principe... par lequel les deux modes dont nous concevons le Royaume... sont, en vérité, des anamorphoses ectypes d'une seule et unique mesure première... qui est la Vérité du monde (dans son ensemble) pour Dieu'' (p. 436). Que la théologie puisse former des concepts qui ne sont pensés en vérité que du point de vue de Dieu illustre la capacité de passage à la limite de l'esprit humain : ''Les mathématiques et la théologie ont ceci en commun qu'elles relèvent toutes deux du 'pouvoir de l'esprit humain' de définir des concepts qui dépassent l'entendement'' (p. 469). Le lecteur non mathématicien aura sans doute quelque peine à saisir la subtilité des théories mathématiques qui servent d'appui à cet essai de renouvellement des fondements logiques de la théologie. Mais, avec J. Ladrière dans sa Préface, il saluera l'originalité et l'audace d'un projet qui ''apporte une contribution des plus précieuses à la recherche théologique, ouvrant un champ renouvelé à la réflexion toujours en cours sur les fondements de la théologie''. A. DARTIGUES





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