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Recensions AVRIL - JUIN 2004

Alfred BAUDRILLART, Les Carnets du cardinal Alfred Baudrillart (13 avril 1925-25 décembre 1928)
Alfred BAUDRILLART, Les Carnets du cardinal Alfred Baudrillart (13 avril 1925-25 décembre 1928), Texte présenté et annoté par Paul Christophe, Paris, Éditions du Cerf, 2001, 1166 p.
N’oublierait-on pas cette période de l’histoire, au calme apparent, où les hommes politiques manquèrent de toute clairvoyance ? Par les confidences reçues, le recteur donne des renseignements de premier ordre sur les différentes personnalités civiles ou religieuses, françaises ou étrangères dont il dresse ainsi le portrait.
Les Carnets éclairent ces années cruciales de l’Église de France. Pie XI, préoccupé par l’Action française, demande à Baudrillart de lui en préciser les thèses, et il comprend que ce parti, minoritaire, compte sur la force pour réussir (p. 65). “L’embarrassante” déclaration de l’Assemblée des cardinaux et archevêques de France du 10 mars 1925 mécontente le pape (p. 67). Baudrillart comprend que les correspondants de Mgr Benigni continuent de sévir malgré le désaveu pontifical (p. 68, note 40). Le pape lui confie : “J’ai lu moi-même l’Action française. J’y ai relevé beaucoup d’erreurs. Elles sont condamnables et je dois le dire. La religion est subordonnée à la politique et à la patrie. On rencontre en Italie les mêmes erreurs ; je ne peux pas me taire” (p. 462). Ainsi, le pape voulait également condamner le fascisme. En Italie, il fallait agir avec prudence : au témoignage du cardinal Gasparri, les procédés du fascisme “sont ceux de bandits” ; craignant une guerre civile à la chute ou à la mort de Mussolini, le Saint-Siège désirait observer la neutralité pour pouvoir ensuite exercer une mission de réconciliation (p. 60-61). Pie XI lui dit encore, le 20 octobre 1926 : “politique d’abord ; non, justice d’abord et religion d’abord !… Nous n’admettons pas que républicains et anticatholiques soient synonymes” (p. 499), et il se montre sévère à l’égard de certains évêques français (p. 500). Après la déclaration consistoriale de Pie XI du 20 décembre et le “Non possumus” émis par l’Action française, il juge que “le journal La Croix se montre encore fort lâche” de n’exprimer que “sa douleur” (p. 550). À l’occasion des conférences qu’il donne dans plusieurs villes, Baudrillart se montre attentif à la vie sociale. À Valenciennes, il comprend “l’état mental et moral de ces masses ouvrières, par moitié socialistes et communistes […]. Volontiers ils diraient qu’ils représentent, plus que l’Église, l’esprit chrétien, l’esprit de l’Évangile. On se demande si notre clergé n’a pas bien souvent fait fausse route, par son alliance constante avec les partis de droite et la tendance toujours renaissante d’associer le trône et l’autel” (p. 590). En juillet 1927, le cardinal Gasparri adresse une lettre de blâme à l’Assemblée des cardinaux et archevêques de France pour “avoir parlé comme ils l’ont fait de la démocratie” (p. 721). Baudrillart se montre sévère sur certains choix qu’avait fait le cardinal de Laï pour nommer les évêques français : “il croyait que les plus médiocres sont les plus soumis” (p. 1045). L’archevêque de Cracovie est fort mécontent de la manière dont fut discuté le concordat (p. 779). Comme on projette de rendre les Italiens majoritaires parmi les cardinaux, Baudrillart commente : “le monde peut-il supporter, sans risque de schisme et de désaffection, une Église à ce point italienne ? Aucune leçon ne sert” (p. 1064). La situation de l’Église s’avère douloureuse au Mexique ; on frise une crise avec l’Argentine. Analysant un article de l’Osservatore romano, il conclut : “le Saint-Siège reconnaît qu’il y a un grand danger pour lui de paraître au service de l’Italie” (p. 766).
Le recteur donne des conférences dans plusieurs pays pour servir la cause de l’Église et celle de la France : Belgique et Pays-Bas en 1926, États-Unis et Canada en 1927. Il célèbre la messe pascale dans le salon du paquebot, avec “une centaine d’assistants. Même pour les catholiques, tous les prétextes furent bons pour manquer la messe. De l’équipage, inutile de parler” (p. 647). À New York, il remarque que l’ambassadeur Paul Claudel ne craint pas d’afficher ses convictions religieuses (p. 657). Au Canada, le recteur envie les ressources financières dont disposent les collèges et les universités catholiques : “c’est tout de même quelque chose que d’avoir de l’argent” (p. 685). Il s’émerveille de voir la foi des Canadiens français : “Que c’est beau un grand peuple qui croit tout entier” (p. 686). Il se rend compte que la politique religieuse des gouvernements français a entraîné une extrême défiance à l’égard de la France (p. 692).
Le 1eroctobre 1927, à Poznan, Baudrillart note que le Congrès missionnaire “a excité un grand enthousiasme dans la jeunesse universitaire […]. Mais ceux qui réfléchissent gardent un sentiment pénible sur l’état vrai du catholicisme dans le monde…” (p. 774). Dabrowski, député à la Diète, lui dit : “Le moment venu, l’Allemagne attaquera” ; on craint aussi une guerre avec la Lituanie que pousse l’Allemagne (p. 772, 779). Le ministre plénipotentiaire français à Berlin “paraît croire” que l’affaire du couloir de Dantzig trouvera une solution pacifique et que “l’annexion de l’Autriche ne saurait pas un aussi grand danger que l’on pense” (p. 781). Le nonce, Mgr Pacelli, confie à Baudrillart que, sa mission terminée, il voudrait “ne faire que du ministère des âmes” (p. 782). En août 1928, au Congrès international des sciences historiques à Oslo, le recteur s’entretient avec de nombreuses personnalités scandinaves : “la présence de tant de prêtres à un congrès purement scientifique a produit une réelle heureuse impression sur le monde protestant habitué à croire les catholiques dépourvus de toute valeur intellectuelle” (p. 1004).
C’est déjà la faillite de la paix : “Quelle politique fut la nôtre depuis 1919 ! Puissé-je mourir avant de voir recommencer la lutte où la France cette fois peut périr !” (31 mai 1925, p. 117). Après la démission d’Herriot, il note : ces “fantoches” “ne voient que les jeux de leurs partis et leurs ambitions personnelles…” (p. 59-60). Les préoccupations des gouvernements français ont été dominées par une politique anticléricale aux conséquences néfastes : l’absence de représentation de la France auprès du Vatican offre la place libre à l’influence allemande (p. 73) ; en Alsace, les partisans de l’autonomie territoriale progressent (p. 260-261). Baudrillart se méfie de Briand, ministre des affaires étrangères dans les gouvernements successifs. Il perçoit la gravité des crises internationales : la montée du nationalisme indigène en Afrique du Nord (p. 136), l’action désastreuse menée par Sarrail au Liban, les horreurs commises par les Soviets qui ont “fait périr de mort violente un million d’êtres humains” (p. 109, 702). À la conférence de Locarno, l’Allemagne a reconnu ses frontières de l’ouest mais non celles avec la Pologne : “Le jour où les nationalistes allemands se trouveront tout à fait les maîtres de l’État, qui nous garantira ?” (p. 214). Un bon informateur, Jean-Marie Roussel, lui dit : “nous lâchons tout, bien au-delà de ce que demandent les Allemands, pour que Briand puisse affirmer son triomphe à Locarno, et le Cartel [des gauches] déclarer à la France qu’il a assuré la paix au monde” (p. 240 et 350). Baudrillart comprend “la gravité de la manifestation” de 150.000 Allemands à Vienne, avec le président du Reichstag, sous prétexte de fêter la mémoire de Schubert : “C’est l’union avec l’Autriche, réclamée, presque proclamée à la face du monde… C’est une Allemagne plus grande et plus puissante que celle de Guillaume II” (24 juillet 1928, p. 974). Désabusé, il note : “L’Anschluss apparaîtra toute faite un beau jour et tant pis pour l’Italie. L’Allemagne s’est merveilleusement relevée. Et nous, nous continuons à nous disputer. Rien de plus honteux que ce déchaînement des journaux cartellistes au sujet des congrégations et des mesures d’apaisement” (p. 1036).
Par l’ampleur des informations colligées, ces Carnets éclairent des comportements et des décisions dont les conséquences lointaines n’échappaient pas au lucide chroniqueur.
J.-C. MEYER
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