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Recensions AVRIL - JUIN 2004

Albert BAUDRILLART, Les Carnets du cardinal Alfred Baudrillart (1er janvier 1922-12 avril 1925)

Albert BAUDRILLART, Les Carnets du cardinal Alfred Baudrillart (1er janvier 1922-12 avril 1925), Texte présenté et annoté par Paul Christophe, Paris, Éditions du Cerf, 2001, 1080 p. En poursuivant la publication des Carnets, Paul Christophe éclaire ces années d’illusions où s’installe la faillite de la paix. L’apparat critique judicieux situe les personnes, les témoignages recueillis, et facilite la lecture de cette documentation si utile pour comprendre la situation française, les relations internationales et la vie de l’Église. Comme recteur de l’Institut Catholique de Paris et directeur du Comité catholique des Amitiés françaises, Baudrillart exerce un véritable “apostolat patriotique et religieux” par ses voyages à l’étranger. En l’été 1922, en Argentine, au Chili et en Uruguay, il prononce plus de cent discours ou conférences où revient souvent le thème : “La France est-elle encore un pays catholique ?” (p. 246-359). Il constate l’importance de l’œuvre éducative réalisée en Amérique latine par les collèges de religieux et de religieuses, mais il en voit les limites ; il constate aussi les faiblesses d’un clergé paroissial peu nombreux (p. 290, 301). En 1923, en Syrie et en Terre Sainte, il constate les influences concurrentes de la France et de l’Angleterre (p. 594), les rivalités entre les différentes confessions chrétiennes (p. 604). L’hospitalité reçue en Pologne, où il accompagne plusieurs évêques français, l’enchante (12-30 juin 1924). L’importante participation de la population aux offices religieux l’impressionne, notamment à Czestochowa et en Haute Silésie : “Les fidèles chantent tous et fort bien ; ils prient avec ferveur. Nous pensons avec tristesse à l’état du peuple en France. Où trouverait-on pareille manifestation, pareille unanimité ?” (p. 827). En entendant la foule des fidèles “chanter en polonais les prières liturgiques que le prêtre dit en latin”, il remarque : “Quel heureux privilège pour les Polonais !” (p. 832). Reçu longuement par le pape, le recteur lui montre “la nécessité de choisir des évêques (français) en dehors des ecclésiastiques accoutumés à ne voir que des adversaires dans les membres du gouvernement” (20 avril 1922, p. 150). Il sera l’agent de la réconciliation entre la République française et le Vatican, mais Pie XI n’autorise les associations culturelles diocésaines qu’au bout de deux années de négociations. Le pape ne se ménage pas et travaille souvent jusqu’à 2 heures du matin (p. 148), mais il “reste très lent en tout” lui confie Mgr Tisserant (p. 749). La réforme de la Curie s’imposerait : “De toutes parts on signale ce danger d’une Église tout italienne” (p. 155). Il exprime au cardinal de Laï son indignation devant l’attitude de l’archevêque de Gênes : celui-ci se trouva à un banquet en face du commissaire soviétique Tchitcherine et eut avec lui le plus cordial entretien (p. 155, 398) – 70 ans plus tard, A. Soljenitsyne déplorera encore cette attitude (p. 8, note 1). Baudrillart rapporte un propos que lui a tenu l’évêque de Portland (États-Unis) : “Les cardinaux de Laï et Merry del Val continuent de faire beaucoup de mal […]. Il est indispensable qu’il y ait des cardinaux de curie de toutes les grandes nations qui soient des hommes de valeur […]. Autrement on verra se développer partout des tendances nationales dangereuses dont Rome ne viendra pas à bout par des coups de force” (22 avril 1924, p. 772). Le cardinal Bourne, archevêque de Westminster, a osé dire au pape : “Vous allez réunir un concile et vous faites bien. Mais le premier acte de ce concile sera de vous dire que les évêques en ont assez de se voir substituer dans le gouvernement de l’Église trois ou quatre cardinaux romains qui décident de tout pour tout pays” (p. 839). Son inquiétude est vive devant le silence des démocraties face à la double menace que représentent les Soviets et l’Allemagne. Le 31 mars 1922, Mgr Franceschi, de Buenos Aires, qui vient de rencontrer les chefs du Centre catholique allemand, lui dit : “Vous pouvez vous préparer à la guerre ; les Allemands ne pensent qu’à cela : les chefs les plus modérés ne la veulent pas maintenant mais la croient inévitable ; les jeunes gens, surtout les étudiants, la veulent avec rage” (p. 131). Le Times proteste contre l’attitude anglaise et américaine qui a isolé la France lors de la conférence de Gênes (avril 1922, p. 142, 144). Comme l’accord de coopération germano-soviétique est signé à la barbe des alliés, Baudrillart regrette le manque de fermeté de Bathou et de Lloyd George : “à rester volontairement victime, on devient complice” (p. 145 et 147). Une rencontre à Rome avec l’historien Ludwig von Pastor, ambassadeur d’Autriche, lui montre encore la gravité de l’erreur que commirent les Alliés “en réduisant l’Autriche à n’avoir aucun recours que l’union avec l’Allemagne” (p. 153) ; ils démembrèrent l’Autriche-Hongrie, au risque de jeter l’Europe Centrale dans l’anarchie, et Clémenceau joua un rôle néfaste (cf. Carnets, 1919-1921, p. 482). La politique allemande vise à mettre fin à l’exécution du traité de Versailles. L’occupation de la Ruhr par les troupes franco-belges, en janvier 1923 apparaît comme une réaction bien insuffisante. Le 13 novembre 1923, il note : “Délivrés du contrôle militaire, les Allemands ont activement poussé leurs armements ; ils se sont formidablement préparés en Silésie ; ils menacent la Pologne” (p. 648). Le Journal de Genève écrit, le 17 juillet 1925, que l’armée allemande reconstituée est dix fois supérieure à ce que permet le traité de Versailles ; ni la France, ni les petites puissances centrales ne veulent voir” (p. 956). Pour donner conférences et prédications, il sillonne la France et comprend la complexité de la situation. La crise intérieure française qui tourne à l’anarchie gouvernementale. Il note : “le parti communiste français n’a plus nulle indépendance ; au doigt et à l’œil, il doit obéir aux dirigeants de Moscou” (7 juillet 1922, p. 215). Devant la victoire du Cartel des gauches, il craint un désarmement de la France, et la suppression de l’ambassade française au Vatican lui paraît “un crime contre la religion et contre la patrie […]. Symbole de la haine que la France officielle porte au catholicisme” (3 février 1925, p. 967). Millerand commet “l’ineptie” d’établir un “parallèle entre le péril clérical et le péril communiste”. Baudrillart note le scandale que constitue le rappel de Weygand, quand “on constate ce qu’il a fait an Syrie” (p. 935). À Noël 1924, on craint un coup de force communiste et des agents de l’Action française contribuent à entretenir la panique (p. 937-938). Un voyage en Alsace, fin janvier 1925, accroît ses inquiétudes. On l’informe de l’état de l’opinion allemande sur la France : “La politique religieuse, la division fomentée à l’intérieur, les concessions mêmes qu’on fait aux Allemands les étonnent et nous font mépriser” (p. 964). La proposition faite par le gouvernement de nommer une ambassade d’Alsace auprès du Vatican est mal accueillie : faire de l’Alsace-Lorraine un pays à part ! C’est à “se demander si pour se débarrasser de l’opposition catholique, le gouvernement et sa majorité ne veulent pas pousser l’Alsace vers l’autonomie” (p. 970). La déclaration de l’Assemblée des cardinaux et archevêques de France du 10 mars 1925, sur les lois dites de laïcité irrite le nonce : cette lettre a refait le bloc des gauches et anéanti tous les résultats d’une politique de conciliation. Baudrillart indique les responsables : “le père Janvier, l’homme le plus dénué de sens politique qui soit en France, et des cuistres de séminaire, comme Mgr Chollet et Mgr Nègre”. Il lui apparaît que “les intransigeants de Rome et de Paris ne seraient pas fâchés de voir sombrer l’ambassade et la nonciature…” (p. 990-998). Écrit toujours d’une plume alerte, ce volume se révèle d’un remarquable intérêt documentaire. J.-C. MEYER





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