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Recensions AVRIL - JUIN 2004

Gérard CHOLVY, Frédéric Ozanam (1813-1853), L’engagement d’un intellectuel catholique au XIXesiècle

Gérard CHOLVY, Frédéric Ozanam (1813-1853), L’engagement d’un intellectuel catholique au XIXesiècle, Paris, Éd. Fayard, 2003, 784 p. L’étonnante modernité d’Ozanam transparaît dans cet ouvrage dont le style incisif rend la lecture attrayante. Gérard Clovy renouvelle notre connaissance de ce lyonnais, catholique social, libéral et démocrate qui, le regard porté au-delà des limites de l’hexagone, désirait relever plusieurs des grands défis de son temps, toujours d’actualité : rechercher une voie de justice sociale, réconcilier la foi et la raison, le catholicisme et la liberté, inciter les laïcs à un apostolat dans le monde au sein d’organisations dont ils aient la direction. L’auteur a longuement et soigneusement étudié une documentation en grande partie inédite, notamment : archives familiales (archives Laporte, Ozanam, Montariol), archives de la Société de Saint-Vincent-de-Paul ; il a travaillé les collections du Correspondant, de L’Ère nouvelle, de L’Univers ; aussi a-t-il pu tirer profit des Lettres de Frédéric Ozanam dont l’édition critique a été récemment publiée et donc nous avons signalé le grand intérêt (BLE, t. CI, 2000, p. 266-267). Il faut toute la connaissance que l’auteur a de cette époque pour présenter une biographie qui s’insère au cœur d’une histoire complexe : tout est décrit avec justesse et pondération, les événements politiques et sociaux comme les rencontres avec des personnages célèbres, tels Lamartine, Chateaubriand, Montalembert, Ampère, Louis Veuillot, ou le pape Pie IX. On est admiratif devant les activités déployées intensément par Ozanam. Ce goût du travail fut forgé auprès de ses parents, issus de familles de notables qui, par leurs mérites, avaient connu une ascension sociale, et qui furent confrontés aux espérances et aux périls de la décennie révolutionnaire. Depuis la naissance à Milan où le père, après avoir ouvert une école, devint médecin, on découvre le foyer parental qui permettra au jeune Frédéric de comprendre la rigueur des études et, par sa mère, de faire éclore sa foi chrétienne. Le retour de la famille à Lyon permit à Frédéric de bénéficier de l’enseignement du collège royal. Sous l’influence de son professeur de philosophie, l’abbé Noirot, il acquit une maturité intellectuelle précoce qui lui valut de publier d’importantes contributions dans L’190 Abeille française. Dès lors, il élabora le projet de réconcilier la raison et la foi. En éditant ses Réflexions sur la doctrine de Saint-Simon, pour défendre le christianisme, le jeune homme se fit remarquer de Lamennais. Ozanam étudia le droit à Paris (docteur en 1836) et se lança dans le journalisme, en publiant dans la Revue Européenne et L’Univers (dirigés par Bailly) ; il soutint aussi ses thèses de lettres en 1839 (thèse principale : Essai sur la philosophie de Dante). Après avoir obtenu une chaire de droit commercial à Lyon, il réussit, en octobre 1840, la récente agrégation de littérature qui lui ouvrit le poste de suppléant de la chaire de littérature étrangère à la Sorbonne. Très jeune, Ozanam s’engagea dans la vie sociale. Grave était la crise religieuse au sein de la jeunesse étudiante en cette première moitié du XIXesiècle. Ozanam releva le défi. Au lendemain de la Révolution parisienne de juillet 1830, le ministre Casimir Périer affirmait à un prêtre : “Le moment arrive où vous n’aurez plus pour vous qu’un petit nombre de vieillards.” Or, quatre années plus tard, le critique littéraire Sainte-Beuve constatait : le sentiment religieux caractérise “une notable partie des jeunes générations de notre temps”. Ozanam avait rejoint la conférence d’histoire où Emmanuel Bailly, un vétéran des œuvres de la Restauration, regroupait des étudiants de toutes les opinions, et où on répondait aux critiques formulées contre la pensée chrétienne. Frédéric découvrait la gravité de la question sociale ; il proposa à ses amis “de joindre l’action à la parole, et d’affirmer par des œuvres la vitalité de notre foi” (p. 238). Ainsi naquit, en 1833, la Société de Saint-Vincent-de-Paul. Le rôle incontournable de Bailly est clairement exposé (p. 239), de même que l’action déterminante menée par Frédéric Ozanam pour développer cette association qui comptait, en 1836, un tiers des élèves de l’École normale supérieure ; sous son influence, la Société ne fut pas assimilée à une confrérie : elle resta en dehors de tout mandat de la hiérarchie de l’Église et fut un modèle de l’apostolat des laïcs. L’auteur fait partager les angoisses d’Ozanam et de ses amis (p. 221) pour obtenir, par leurs sollicitations auprès de Mgr de Quélen, de faire monter Lacordaire dans la chaire de Notre-Dame en 1835. L’alliance momentanée entre libéralisme, romantisme et catholicisme a créé un climat plus favorable pour ceux qui voulaient réconcilier la religion et la liberté, la science et la foi. Par ses articles et ses livres, par son exemple de vie de foi et de charité, Ozanam contribua au réveil religieux qui se produisit au sein de la jeunesse intellectuelle de 1834 à 1848 (p. 482). Tel fut son projet : “Il m’a semblé que mes jours seraient bien remplis si […] je réussissais à réunir autour de ma chaire une jeunesse nombreuse, à rétablir devant mes auditeurs les principes de la science chrétienne, à leur faire respecter ce qu’ils méprisent : l’Église, la papauté, les moines…” (p. 657). Retenons ce témoignage : “Ozanam, ah que nous l’aimions”, a écrit Renan impressionné par des convictions exprimées sans outrance, celles d’un universitaire qui sut distinguer le combat des idées et le respect dû à ceux qui les expriment. Il voulait réhabiliter le Moyen Âge en évitant une faveur excessive (p. 528). Il se situe dans la lignée des grands apologistes laïques qui furent des rénovateurs de la pensée chrétienne. Son travail sur Dante l’avait amené à traduire plusieurs passages de Thomas d’Aquin “qui ne repoussait pas les rayons de la sagesse humaine” (p. 701). Alors que Dante était à peu près inconnu en France, il contribua à le remettre en lumière ; il étudia ses sources et présenta une interprétation morale et religieuse de la Divine Comédie. Le rayonnement de ses travaux littéraires s’étendit à l’Italie et à l’Allemagne. Cholvy relève l’originalité de ces études où Ozanam réagissait contre l’éloge unilatéral de la race germanique qui était courant outre-Rhin : “Il était réservé à la philologie […] d’établir par la communauté du langage et des idées, une incontestable communauté d’origine entre ces races blondes aux yeux bleus qui erraient dans les solitudes du Nord, et les peuples brunis […] sous le ciel lumineux du Midi.” En ce siècle des “nationalités”, Ozanam se démarquait de la tendance à durcir les identités nationales et exaltait la “fraternité” des peuples indo-européens (p. 656). Il n’hésitait pas à entreprendre de longs voyages pour ses recherches littéraires et historiques ; c’est l’occasion de le découvrir en tendre père de famille, époux attentif et dévoué, très amoureux de sa femme Amélie. Au fil des pages, transparaît l’homme intérieur, comme dans un roman : dans sa quête sur sa vocation de chrétien engagé dans le monde, humble et respectueux, attentif à ne pas froisser les consciences, fidèle dans ses amitiés ; il puisait auprès de Vincent de Paul et de François d’Assise une spiritualité qui lui faisait respecter les pauvres qu’il secourait et auxquels il consacrait le dixième de ses dépenses. L’auteur des Poètes franciscains en Italie au treizième siècle (ouvrage publié en 1852) offrait toujours un accueil accessible et fraternel à tous ceux qu’il rencontrait ; on perçoit son attention aux personnes et à leurs peines, comme lorsque sa délicatesse lui permit de réconcilier son jeune beau-frère Charles avec sa famille. Il adhérait aux enseignements de Lacordaire qui protestait “contre ces hommes désespérants qui ne voient autour d’eux que mal et damnation” (p. 700). Aussi put-il dire, trois jours avant sa mort, survenue à l’âge de 40 ans : “Pourquoi craindrai-je Dieu, je l’aime tant !” (p. 698). Cholvy a le mérite de situer Ozanam au cœur de la campagne pour la liberté de l’enseignement secondaire où il se trouva mêlé malgré lui (p. 482s). Tandis que le nouveau Correspondant et L’Univers étaient empreints d’un esprit d’hostilité systématique contre l’Université, Ozanam fut invité à se prononcer publiquement au Cercle catholique, fondé par Ambroise Rendu, inspecteur général de l’Université, qui voulait “la conciliation de l’Église et de la société laïque, de la religion et de la science”. Par son discours, “Des devoirs littéraires des chrétiens”, il lança un appel à la modération : “Dans l’emportement du combat, il y a plus de péril qu’on ne le pense”. Mgr Affre était présent et exprima son entière approbation. Cette date du 22 mai 1843 marque un tournant dans les relations avec Louis Veuillot, polémiste virulent qui s’était senti visé. De son voyage à Rome en 1847, Ozanam conserva une admiration pour Pie IX à qui il se référa dans son discours au Cercle catholique publié dans Le Correspondant du 10 février 1848 : “La Papauté se tourne du côté de la démocratie […]. Sacrifions les répugnances et les ressentiments pour nous tourner vers cette démocratie, vers ce peuple qui ne nous connaît pas” (p. 590). Prêt à servir “pour les besoins du moment”, il accomplit son service dans la garde nationale lors de l’insurrection parisienne de juin 1848 ; le 25 juin, Bailly, Cornudet et Ozanam accompagnèrent Mgr Affre jusqu’au moment où celui-ci les congédia pour poursuivre seul sa mission de médiateur (p. 609). Il n’hésitait pas à se faire journaliste lorsque la question sociale passait au premier plan de l’actualité : “Prêtres français, ne vous offensez pas de la liberté de parole laïque”, écrivait-il dans L’Ère Nouvelle en 1848 (p. 747). Il se distingua, non par l’engagement social mais en optant pour un catholicisme social démocratique à une époque agitée où seule une minorité de chrétiens et de prêtres fit ce choix (p. 748-749). Ses espérances s’effondrèrent : l’échec des républicains modérés, l’audience de L’Univers rêvant d’une alliance du trône et de l’autel malgré les avertissements donnés par Mgr Sibour (p. 642), et le ralliement à l’empire effectué, à quelques exceptions près, par l’épiscopat et les notables catholiques. Alors qu’il s’était engagé dans L’Ère nouvelle en faveur de la politique de réformes inaugurée par Pie IX au début de son pontificat, et du refus du pape de déclarer la guerre à l’Autriche, il vit s’écrouler son espoir en une solution heureuse de la question romaine. Cette biographie éclaire la vie de l’Église et les crises intérieures françaises du XIXesiècle. Ozanam a anticipé des évolutions qu’il faudra attendre plus d’un siècle pour se voir confirmer. Il contribua en son temps à l’émergence d’un vigoureux laïcat catholique. “Homme des frontières”, il peut être comparé à une Madeleine Delbrêl, cette “missionnaire sans bateau” du XXe siècle. À Paris, pour les JMJ de 1997, Jean-Paul II béatifia Ozanam : “Sois un guide sur tous les chemins que ces jeunes gens choisiront en suivant aujourd’hui ton exemple”. À ceux-ci, le pape lance un appel : “Ayez l’audace du partage des biens matériels et spirituels.” De l’audace ? Ce beau livre contribuera à l’affermir pour les hommes et les femmes qui, aujourd’hui, désirent vivre ardemment foi et charité dans la cité des hommes. Pour ce début du XXIe siècle, il incarne un visage de la sainteté qui était encore rarement proposé. J.-C. MEYER





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