|
|
|
Accueil
Recensions AVRIL - JUIN 2004

Marcel BERNOS, Femmes et gens d’Église dans la France classique, XVIIe-XVIIIe-siècle
Marcel BERNOS, Femmes et gens d’Église dans la France classique, XVIIe-XVIIIe-siècle,Préface de Jean Delumeau, Paris, Éditions du Cerf, “Histoire religieuse de la France, 23”, 2003, 404 p.
Si la misogynie du clergé catholique est un lieu commun et alimente les “attaques convergentes dont le christianisme est actuellement victime” (Jean Delumeau, Préface), elle est rarement analysée et encore moins remise en question. La très belle et très riche étude historique de Marcel Bernos permet de revisiter paisiblement toute une documentation souvent oubliée émanant du clergé catholique. Contestant rapidement les fausses interprétations du concile de Mâcon (585) qui aurait défini, à une voix près, que la femme avait une âme (p. 33-35), relevant l’anachronisme des thèses soutenues par Élisabeth Badinter (entre autre p. 159), démontrant que certaines citations comme celle d’Odon de Cluny qui présente les femmes comme un “sac d’humeurs et de puanteurs” (p. 262) doivent être lues dans leur contexte, reconnaissant les excès du langage antiféministe de Tertullien, du moine de Cluny Bernard de Morlas au XIIesiècle, du franciscain espagnol Alvaro de Pelayo qui dans son De Plactu Ecclesiae énumère les cent deux “vices et méfaits” de la femme, Marcel Bernos constate combien les mythes traversent les siècles jusqu’à échouer dans nos hebdomadaires qui, chaque année, se croient contraints de consacrer au moins un numéro aux relations des femmes avec la religion (p. 33, n. 2). Pas question ici de se livrer à la polémique contre une presse trop souvent indolente et enfermée dans des idées toutes faites. L’auteur fait œuvre d’historien en s’interrogeant sur le discours ordinaire tenu par l’Église sur la femme et en se refusant, par souci de méthode, de “disjoindre le regard ecclésiastique sur la femme de celui porté sur elle par la société civile” (Préface). Parce qu’il privilégie l’humble quotidien au sensationnel, la littérature secondaire – comme les manuels des confesseurs, les prédications, les traités de théologie morale, les rituels et les ouvrages de piété – plus diffusée auprès d’un public mixte auquel elle s’adresse, Bernos redimensionne les termes du débat et montre que somme toute “il n’est pas assuré que l’Église ait été plus antiféministe que la société civile”.
Marcel Bernos rappelle dans son introduction que la tradition de l’Église ne s’enracine pas seulement dans l’Écriture mais qu’elle passe par le filtre de la culture gréco-romaine où l’infériorité de la femme ne faisait pas problème et que cette tradition, relayée par Tertullien et Jérôme, a été portée par la culture chrétienne jusqu’à aujourd’hui. C’est donc que les expressions péjoratives ou pessimistes des gens d’Église sur la femme relèvent davantage de la philosophie antique que de l’Écriture et de la théologie (p. 21). Le langage des clercs n’a ici rien à envier à celui des juristes et des philosophes de l’Ancien Régime qui réduisent la femme à l’état de mineure. On comprend pourquoi l’enseignement du Christ sur la femme a longtemps fait scandale. Mais le jeu risque d’être pipé dès lors que l’on s’en tient aux positions extrêmes du côté des clercs comme de celui d’un Voltaire qui prouve l’infériorité de la femme par le fait qu’elle a les cheveux longs ! (Dictionnaire philosophique, 1764). Il convient plutôt de comprendre que le discours de l’Église de l’Ancien Régime sur la femme correspond à la place que la société lui attribue – le foyer, la maison, la famille –, le lieu où elle exerce sa légitime autorité et qu’il ne faut en aucun cas interpréter cette pensée à partir du domaine de l’homme qui est celui du politique, du social, de l’économique. L’enquête de l’historien s’oriente dès lors vers l’analyse des différents “états” de la femme à l’âge classique.
La première partie est consacrée au “genre féminin”, à la “nature féminine”, qu’il faut distinguer de la “condition féminine” et que Marcel Bernos définit à travers les éléments puisés dans les traditions scripturaire et philosophique. Dans ce premier moment, l’auteur répond à trois questions : Peut-on parler d’une nature féminine distincte de celle de l’homme ? La modestie est-elle une vertu féminine ou simplement chrétienne ? N’est-elle pas seulement une manière d’être, un “comportement maîtrisé en vue de la socialisation du sujet” (p. 69) ? Pourquoi la femme est-elle si souvent liée au diable, si souvent qualifiée “d’instrument du démon” ? Il faut noter d’abord que la littérature dépouillée par l’auteur sur ce thème ne s’adresse pas seulement aux femmes tentées par la sorcellerie, mais aussi aux hommes et que le thème d’Ève séductrice d’Adam ne se trouve ni dans le Catéchisme du Concile de Trente (1566), qui parle du “péché du premier homme”, ni dans les autres catéchismes (p. 77). Ici, les ecclésiastiques s’adressent aux femmes comme aux hommes, si celles-ci sont plus facilement abusées, c’est qu’elles sont plus “faibles” et plus “crédules”.
La deuxième partie passe en revue tous les “états” que peut connaître la femme, la jeune fille, l’épouse chrétienne, la bonne mère, la veuve, les emplois, la religieuse. Ces pages très documentées et très vivantes foisonnent d’informations solides et parfois insolites. Une fois encore les textes tirés des manuels des confesseurs laissent entrevoir une femme protégée et défendue par l’Église et ses pasteurs dès lors qu’elle accepte de se plier aux canons imposés par la société. Dans le cas de procès de séparation, les officialités donnent plus facilement raison à la femme. Les maris sont rappelés à leurs devoirs de père et d’époux, dans le domaine de l’éducation des enfants, comme au respect de leur épouse dans celui du “devoir conjugal”. Dans le cas d’adultère, si l’Église juge aussi sévèrement l’homme que la femme, certains théologiens, en raison du principe de la supériorité de l’homme sur la femme, considèrent l’homme encore plus responsable (p. 142).
La troisième partie aborde la relation des “femmes et gens d’Église”, titre de l’ouvrage. Comment leur parler, comment les confesser. C’est Nicolas-Sylvestre Bergier, théologien du siècle des Lumières, auteur d’un Dictionnaire de théologie (Paris, 1788), qui retient l’attention de Marcel Bernos, parce que son texte est à la fois controversiste et très répandu (31 éditions françaises, 7 italiennes et 4 espagnoles entre 1788 et 1882). Fait significatif, sur les 2 125 articles qui composent ce volume, moins d’une vingtaine parlent des femmes (p. 251). Bergier, comme beaucoup de ses contemporains, tire de l’argument conservateur de la “faiblesse naturelle des femmes”, non pas l’assujettissement auquel aboutit la législation civile, mais le devoir de l’Église de les protéger. “Clerc ouvert”, Nicolas Bergier ne remet pourtant pas en question les schémas aristotéliciens de la femme faible, instable et soumise. Plus misogyne sera l’abbé Drouet de Maupertuis (1630-1730) qualifié à juste titre de “misogyne viscéral”. Le dernier chapitre de ce livre est consacré aux “Résistantes”. Il établit que c’est l’anticonformisme des femmes et la fermeté de leurs positions qui effraient les clercs, sidérés de constater qu’elles échappent volontiers à leur contrôle. Le portrait tranché et pittoresque de Benoîte Rencurel, la visionnaire du Laus, décrit bien ce mélange de douceur féminine à l’égard des pèlerins et de réserve à l’égard des clercs sceptiques ou hostiles (p. 323-338).
Cette brillante étude, que seule la compétence de Marcel Bernos (voir la bibliographie p. 353-397) pouvait si bien honorer, nous conduit à trois conclusions importantes : 1. la misogynie est plus du côté du système social que de l’Église qui, tout en acceptant les principes issus du monde gréco-romain, tente de se diriger vers une certaine valorisation de la femme, défendue et protégée. Le thème de la femme soumise et inférieure se trouve chez les membres de la IIIeRépublique “laïque” qui s’opposent au vote des femmes, alors qu’il n’apparaît pas de la même manière chez les moniales qui élisent leurs supérieures depuis des siècles. 2. L’histoire de l’Église rapporte que bien des femmes de la France classique ont déployé leurs talents dans des œuvres de fondations ou de réformes, sans effaroucher pour autant les clercs qui, bien souvent, ont exercé un rôle second. 3. Le jugement actuel sur les relations entre la femme et l’Église ne doit pas servir de grille de lecture pour les siècles antérieurs. Marcel Bernos fait œuvre d’historien précisément en s’interdisant de transposer les sensibilités contemporaines sur le passé, pour mieux dégager les problématiques et les rendre utilisables pour aujourd’hui. C’est donc une belle leçon d’histoire que nous offre l’auteur.
S.-M. MORGAIN
|
|
 |