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Recensions AVRIL - JUIN 2004

Roland VIADER, L’Andorre du IXe au XIVe siècle, Montagnes, féodalité et communautés

Roland VIADER, L’Andorre du IXe au XIVe siècle, Montagnes, féodalité et communautés, Toulouse, Presses Universitaires du Mirail, 2003, 440 p. À partir de la parution du livre de Roland Viader, on ne pourra jamais plus raconter l’histoire d’Andorre comme on le fait depuis des siècles : succession de droits seigneuriaux de dynasties en République, dans laquelle le peuple andorran demeure complètement passif, et refuge archaïque d’un particularisme immémorial. Même les dates clés de cette histoire ne sont pas celles que nous pensions : les fameux paréages de 1278 et 1288 deviennent de “faux semblants”, tandis que l’historiographie andorrane hérite d’une glorieuse prise de la Bastille, en l’occurrence celle de Bragafols en 988 : les Andorrans unis s’emparent du château de Bragafols et s’opposent pour deux siècles à la main-mise féodale sur leurs vallées. Le Ciel n’a pas voulu que l’ami Roland en découvre le jour précis, sans quoi la Notre Dame de Meritxell pourrait bien cesser de présider la Fête Nationale le 8 septembre. Peut-être la légende de la Dame blanche d’Auvinya transpose-t-elle dans son registre ce souvenir évincé de la mémoire andorrane par le triomphe de la féodalité au XIIIe siècle ? L’auteur aurait pu citer aussi la légende qui attribue la chute du château d’Enclar à une ruse des paysans d’Andorre : ils auraient mis en fuite sa garnison en encerclant le château de nuit avec leurs troupeaux après avoir attaché une torche au dos de chaque bête. Le souvenir de la résistance des communautés andorranes à la domination seigneuriale devait rester enfoui jusqu’à ce que vint Roland Viader. Une érudition sans faille et une méthode historique rigoureuse, procédant patiemment par analyse des sources, hypothèses et croisement des informations, empêche l’auteur de substituer un mythe à l’autre et de devenir le Michelet andorran ; il m’est arrivé en le lisant de le regretter quelquefois, mais à chaque chapitre des conclusions vigoureuses viennent opportunément ressaisir les acquis de la recherche et en rappeler les enjeux. Ce livre, issu d’une thèse de doctorat en histoire dirigée par Pierre Bonnasie, le grand spécialiste de la Catalogne médiévale, ne se veut pourtant pas d’abord une recherche sur l’Andorre. L’auteur a choisi ce cadre géographique parce qu’il convenait le mieux à sa problématique : confronter dans un cadre donné, deux modes d’interprétations : d’un côté, celui fourni par la notion historique de seigneurie et de société féodale ; de l’autre, celui de la spécificité du milieu montagnard et de la maison pyrénéenne dissimulant les structures communautaires. Or l’historiographie andorrane présente l’Andorre comme un cas totalement particulier qui a vu se perpétuer des façons de vivre et des institutions médiévales presque jusqu’à la constitution de 1993, au moins jusqu’au XIXe siècle. Roland Viader guerroie avec panache et pertinence contre la reconstruction idéologique à laquelle procède cette interprétation de l’histoire andorrane. Au passage il dénonce avec l’impétuosité de son héros éponyme la piètre qualité de la production historique andorrane qui aurait mérité moins de rigueur. Il est vrai que les deux thèses d’histoire sur l’Andorre issues de l’Université de Toulouse-le-Mirail en quinze ans contrastent avec les publications scientifiques du sérail. Du moins une fondation andorrane a-t-elle aidé à la publication de ce livre. À partir d’un corpus de textes limité et déjà connus pour la plupart, 600 pour traiter 6 siècles, il montre, pas à pas, comment diffèrent souvent la lecture juridique légitimant l’État andorran et la lecture historique d’un document débarrassée de toute perspective téléologique. Derrière ce que le texte dit, l’auteur cherche à deviner des situations concrètes, distinguer les causes juridiques et les faits sociaux. Le juriste cherche d’où vient le droit quand l’historien veut décrire ce que le droit met en place, la réalité dissimulée sous la polysémie des termes comme fief ou seigneurie. Il arrive même que l’auteur nous fasse entendre dans des textes connus un discours inouï qu’on n’a jamais voulu écouter : l’outrecuidance des Andorrans du XIIesiècle négociant d’égal à égal avec le comte d’Urgell ou l’évêque. R. Viader fait surgir du silence les communautés andorranes et émerger leur rôle dans l’histoire des Vallées. Comblant les lacunes de sa documentation par des hypothèses et des raisonnements rigoureux, il propose notamment de rapprocher le goût andorran du secret, exprimé au XVIIIesiècle par le Manual Digest, et la discrétion de la documentation sur le fonctionnement des communautés dont la grande affaire consiste, à partir du XIIIesiècle, en la gestion des biens communaux et non les apparences du pouvoir politico-judiciaire. Son propos dépasse donc le cas Andorran par les comparaisons suggestives auxquelles il se livre et par sa réflexion théorique sur la méthodologie et les concepts de l’histoire médiévale. Il succombe hélas quelques fois à la tentation de jargonner, ce que nos grands maîtres, Bloch, Duby, Le Roy Ladurie, et les toulousains Wolff, Bennassar ou Bonnasie savaient éviter. Mais la plupart du temps, un style clair et des formules bien frappées servent la pensée ferme de l’auteur. Dans un premier chapitre, après avoir décrit le milieu et le peuplement des vallées andorranes depuis la préhistoire, l’auteur fait une critique vigoureuse de l’historiographie andorrane, met en place sa problématique et analyse ses sources. Il consacre la première partie du livre aux fondements des dominations qui s’exercent sur les Vallées et leur poids sur la vie locale à travers une évaluation des prélèvements seigneuriaux. Aux IXe-Xesiècle, la situation en Andorre ne se distingue pas de ce qui prévaut dans le reste de la Catalogne : Les hommes sont libres et propriétaires de leurs terres ; le système successoral romano-wisigothique prévoit le partage entre tous les enfants dont l’un peut toutefois être plus favorisé ; les possessions aristocratiques à peu près nulles. Le château d’Enclar est le lieu du pouvoir comtal. La multiplication des noyaux d’habitation disséminés en hameaux souvent munis d’une chapelle montre l’essor démographique et celui de la production agricole, dont l’auteur réévalue l’importance par rapport à celle de l’élevage. Autour de l’an 1000, les violences se multiplient, mais les Andorrans réagissent vigoureusement aux exactions seigneuriales en détruisant le fortin de Bragafols, qui a succédé au château d’Enclar. Ce haut fait a pour résultat de figer la situation jusqu’au XIIesiècle : reconnaissance théorique de l’autorité du comte et franchise de facto. Au XIIe siècle, tout le haut Urgell devient l’objet de luttes violentes entre familles nobles. En Andorre, aucune ne trouve d’appui dans un château ou une clientèle, la domination des Vallées s’avère difficile et de peu de profit. Mais les Andorrans, du moins la fraction la plus riche des “rustici homines”, trouvent avantage à céder et à s’ouvrir aux puissances étrangères aux Vallées pour accéder au marché de La Seu et développer l’élevage transhumant. En 1162 et 1176, ils cèdent aux prétentions de la Mitre. Par contre au siècle suivant, ils ne peuvent plus s’opposer aux troupes bien armées du comte de Foix ; ils doivent se soumettre à une taille beaucoup plus lourde que les anciens prélèvements et se soumettre à la juridiction du comte de Foix. Les paréages établissent le système de la coseigneurie mais laissent aux Andorrans leur organisation sociale autonome, en particulier la gestion des ressources collectives. L’octroi de privilèges douaniers et de droits de circulation pour leurs troupeaux par les comtes de Foix renforce le poids économique et social des plus riches familles, seules capable de se lancer dans ces activités commerciales. Dans la seconde partie de son livre, la plus intellectuellement stimulante, R. Viader dessine les lignes de force des communautés, pour autant que sa documentation lui permet de les appréhender, en suivant un plan chronologico-thématique. Il décrit d’abord une société pré-féodale qui se maintient jusqu’à l’aube du XIIIesiècle. Les seigneurs, absents, sans domaine foncier, ni garnison, ne peuvent se montrer menaçants face à la cohésion des paysans alleutiers, dont les assemblées ne sont pas alors dominées par les chefs de maison, à cause de l’attachement des Andorrans au partage successoral. L’unité de base de la communauté paysanne serait moins le village que le finage incluant les hameaux dispersés et au niveau supérieur une communauté inter-paroissiale faite d’un réseau d’intérêts croisés commandé par l’élevage nécessitant des prairies étagées en altitude et donc intégrant les paroisses basses et les paroisses hautes, bien que chaque paroisse ait ses propres estives. La préservation de ce tissu social expliquerait que les élites andorranes aient maintenu leur solidarité populaire et leur alliance avec le pouvoir public au lieu de faire cause commune avec l’aristocratie. Le chapitre sur l’Église fait découvrir pour cette période un clergé andorran pléthorique desservant une profusion de sanctuaires, issu des familles locales, recruté et rémunéré par les habitants. Le clergé n’encadre pas le pays, au contraire, les communautés sécrètent ce maillage de sanctuaires, disposent d’une partie des dîmes et des nominations d’un clergé rural autochtone. En 1162 et 1176, les Andorrans reconnaissent à l’évêque les dîmes et la nomination aux charges paroissiales, non sans avoir conclu des arrangements et des accommodements. Le tableau du XIIIe-XIVesiècle se révèle tout autre. Les hommes des Valira cèdent au puissant assaut de la féodalité. Les hommages remplacent les serments, les prélèvements s’alourdissent, toutes les dîmes reviennent à l’évêque, toute la justice aux coprinces. Les règles de succession changent, sous l’influence des notaires qui imposent la dévolution de l’héritage à un héritier unique. L’Andorre devient alors une république de maisons dont les chefs dominent le Conseil Général. Les habitants continuent à gérer les communaux, mais entrent dans une culture du secret pour échapper aux empiètements des pouvoirs étrangers aux Vallées, ce qui empêche l’historien de pénétrer aujourd’hui le fonctionnement des communautés. En 1419, les Andorrans obtiennent le droit de faire élire des syndics par des notables ; R. Valadier y lit l’accaparement du pouvoir par les paysans les plus riches. Cette élite paysanne se rapproche des juges et des notaires, trouvant un intérêt commercial à la protection des puissances régnant hors des frontières des Vallées. Or ces notables choisissent en Andorre de se faire passer pour gens pauvres, ignorants et soumis, afin de rendre opaques aux regards extérieurs leur mode de dominations et d’obtenir plus de privilèges douaniers, tandis qu’en Navarre cette même classe prétendait à l’hidalguia. Le programme formulé au XVIIIesiècle par le Manual Digest et le Politar se trouve dès lors en place ; les Andorrans “s’appliquèrent à ne montrer ni faste, ni richesses, à ne pas parler de puissance ni de force, mais à prêcher la misère et la pauvreté des Vallées” (p. 392). Si j’étais ministre de l’éducation en Andorre, je demanderais à Roland Viader d’écrire tout de suite un nouveau manuel d’histoire pour les écoles du pays. Son livre se révèle du plus haut intérêt tant pour l’histoire d’Andorre que pour la connaissance des sociétés montagnardes et des féodalités. La constitution de 1993 achève de mettre à bas le système dont il décrit l’origine et la mise en place. Tout en maintenant les co-princes, elle consacre la lente réappropriation du pouvoir dans les Vallées par le peuple andorran, bien qu’en un sens, le pouvoir reste encore l’apanage d’une minorité, celle qui jouit de la nationalité andorrane et refuse à la majorité d’exercer le droit de grève : discours juridique d’un côté, réalité des rapports sociaux de l’autre, c’est toute la dialectique de ce livre. J.-F. GALINIER -PALLEROLA





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