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Recensions AVRIL - JUIN 2004

MATTHIEU SMYTH, La Liturgie oubliée, La prière eucharistique en Gaule antique et dans l’Occident non romain
MATTHIEU SMYTH, La Liturgie oubliée, La prière eucharistique en Gaule antique et dans l’Occident non romain, Paris, Éditions du Cerf, “Patrimoines, christianisme”, 2003, 666 p.
La “liturgie oubliée”, c’est le vieux rite gallican, qui a disparu à l’époque carolingienne au profit des usages romains, et qui avait été si florissant au temps des conciles provinciaux présidés par Césaire d’Arles ou des pèlerinages à Tours sur la tombe de saint Martin. Il relevait de cette tradition qui, de l’Irlande au Portugal, en passant par les Gaules, une partie de l’Italie du Nord et l’Espagne (où elle a survécu jusqu’au XIesiècle et même, à Tolède, jusqu’à aujourd’hui), avec des divergences locales mais une même inspiration, donnait aux célébrations chrétiennes une couleur différente de celle du Siège apostolique. C’est ce qu’exprime, dans le sous-titre de l’ouvrage, la mention de l’Occident non romain. L’originalité de la consuetudo gallicane se manifeste tout particulièrement dans la Prière eucharistique, à laquelle M. Smyth consacre l’essentiel de son étude. C’est donc le livre dont se sert le prêtre qui préside l’assemblée, le sacramentaire, qui doit être sa principale source. Malheureusement, les exemplaires qui nous en sont parvenus, marqués par les vicissitudes de la fin de l’ère mérovingienne, quand ils ne se réduisent pas à des vestiges, sont contaminés par des emprunts à la liturgie romaine et celle-ci, en revanche dans l’usage qu’en ont fait les décisions de Pépin et de Charlemagne, s’est vue augmentée par quelques restes qu’on a voulu sauver de l’ancienne pratique ou qui se révélaient nécessaires pour combler les lacunes creusées par des besoins nouveaux. Le premier intérêt du travail de l’auteur est d’avoir fait l’inventaire – jamais encore réalisé avec une telle rigueur et une telle exhaustivité – des documents qui peuvent être considérés comme véritables sources de l’euchologie gallicane. Pour cela, il a su distinguer et dégager de sa gangue l’héritage local survivant dans les livres romanisés, débusquer les remplois, classer les pièces à retenir. L’auteur donne le texte de plus d’une centaine de formules, avec leur traduction française.
La Prière eucharistique ne se comprend que dans le cadre de l’Ordo missæ, dont la structure est décrite, avec ses particularités. Elle-même se compose, après le dialogue introductif, d’éléments variables dont le premier, correspondant à la préface romaine, est appelé contestatio ou immolatio (inlatio en Espagne). Avec le temps, et sans doute progressivement, s’y est ajouté le Sanctus. Vient ensuite une formule qui commence souvent par les mots Qui formam, évoquant l’institution de l’eucharistie comme donnant “forme” à l’offrande pascale et c’est sur cette prière que vient se greffer le Pridie, le récit de l’institution, la seule pièce fixe de cet ensemble, qui n’est pas reproduite dans les manuscrits. Quant au Post mysterium (ou Post pridie), on y trouve l’un ou l’autre et parfois plusieurs des éléments suivants : anamnèse de la Passion, recommandation des offrandes, appel de l’Esprit sur l’assemblée communiante, parfois avec mention de la transformation des dons. Notons que les intercessions (nomina et post nomina) se situent hors de l’anaphore et la précèdent. L’auteur analyse ces textes et s’efforce d’en découvrir la genèse.
En quête des racines de la consuetudo gallicane, qu’il recherche en Afrique, et des stades de ses évolutions, M. Smyth a mis en lumière l’antiquité de la tradition non romaine, l’inspiration commune à ses diverses expressions, ainsi que sa richesse théologique. Et, pour établir des comparaisons, évaluer les liens et les influences, il n’hésite pas à franchir les frontières de l’Extrême-Occident, ni à envisager dans le détail les problèmes qu’il rencontre sur son chemin. Son travail est une œuvre d’érudition manifestant l’étendue de ses connaissances. Cela l’amène à formuler des hypothèses, en s’efforçant de les fonder. On peut sans doute parler d’une manière différente par exemple de Tradition apostolique, de la liturgie d’Afrique, des rapports entre prière universelle et intercession… Mais comment ne pas se rallier aux conclusions essentielles du travail de M. Smyth et lui savoir gré des points de vue préparant à de futures recherches ? Car grâce à lui, il n’y a plus de “liturgie oubliée”.
R. CABIÉ
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