|
|
|
Accueil
Archive recensions Naissance du Christianisme

Gerd THEISSEN
La Religion des premiers chrétiens
Paris, Éditions du Cerf, “Initiations Bible et Christianisme ancien”, 2002, 528 p.
Bien connu pour ses études sur Le Christianisme de Jésus (1978) et L’Histoire sociale du christianisme primitif (1996), G. Theissen nous propose ici une étude tout à fait remarquable sur “la religion des premiers chrétiens”. Considérant que les “formes d’expression d’une religion” sont de trois types différents : la foi (référée à un mythe ou à une histoire), le culte (des rites) et un éthos (des exigences éthiques ou des formes de vie), Theissen analyse le rapport du christianisme naissant avec ces différents aspects. D’une manière générale, s’il note qu’il y a une parenté évidente entre judaïsme et christianisme, il souligne les déplacements occasionnés par le christianisme.
La première partie de son étude, intitulée “Mythe et histoire dans le christianisme primitif”, s’intéresse plus particulièrement à “la signification du Jésus historique pour la constitution de la religion chrétienne primitive”. Theissen y développe le constat qu’il avait formulé dans l’introduction de son ouvrage : “Alors que le judaïsme est commandé par deux axiomes fondamentaux, à savoir un monothéisme exclusif et un nomisme de l’alliance qui lie Dieu à ce peuple unique et ce peuple au Dieu un et unique, ces axiomes fondamentaux sont transformés dans le christianisme primitif. Le monothéisme est maintenu comme le premier axiome, mais est modifié par le second axiome : la foi en un Sauveur” (p. 34). Dans ce contexte, Theissen n’hésite pas à dire que “Jésus a revitalisé la religion juive” (p. 77). Comment ? En replaçant “de façon nouvelle au centre du langage des signes religieux sa conviction fondamentale concernant le Dieu un et unique, en annonçant le règne de Dieu qui fait irruption”. Constatant ensuite qu’il “y a un consensus pour reconnaître que les premiers chrétiens ont dit bien davantage sur Jésus que ce que Jésus avait dit sur lui-même”, Theissen met en valeur l’importance décisive de la Résurrection de Jésus et des apparitions pascales qui “transforment la religion juive” et contribuent à la reconnaissance de la divinité de Jésus (p. 79ss).
La deuxième partie est consacrée à “l’ethos du christianisme primitif”. Theissen part d’un double constat : si le judaïsme était fier de façonner la totalité de la vie à partir de la Torah, le christianisme a radicalisé cet éthos traditionnel en faisant de l’amour du prochain et du renoncement à tout statut ses valeurs fondamentales. A l’inverse, il s’est caractérisé par une rigueur moindre lorsqu’il s’agissait des commandements rituels comme la circoncision, les règles alimentaires et les règles concernant la pureté. Évoquant ensuite le changement de perspective que le christianisme a apporté par rapport au pouvoir (p. 146ss), aux biens et aux richesses matérielles (p. 154ss), ou encore par rapport à la sagesse (p. 171ss) et à la sainteté (p. 179ss), Theissen conclut : “Les groupes chrétiens primitifs n’ont pu entreprendre de vivre leur éthos radical de l’amour et de l’humilité que parce qu’ils étaient convaincus de façon tout aussi radicale de la dignité du pécheur : il est celui qui est aimé de Dieu […]. Cette coexistence entre un éthos radical et la normalité d’une humanité moyenne fut facilitée par le fait que l’éthos du christianisme primitif a été inscrit dans l’événement christique. Il n’était pas seulement un éthos du comportement humain, mais l’éthos de l’agir divin. Dieu lui-même a opéré ce renversement de valeurs qui a changé la puissance en faiblesse, la richesse en pauvreté, la sagesse en folie et le péché en justice. Tout cela s’est accompli dans la destinée du Fils de Dieu, et tout particulièrement par sa marche vers la croix et la victoire remportée sur celle-ci par la résurrection” (p. 192).
La troisième partie est consacrée aux rites et, plus particulièrement, aux sacrements. Theissen note un nouveau paradoxe : tout en se démarquant des sacrifices juifs et des rites de purification, le baptême et l’eucharistie – qui se caractérisent par une “absence de violence” puisqu’ils élèvent des actions quotidiennes (se laver, manger) au rang de rites symboliques –, n’en sont pas moins marqués par un “accroissement de violence dans les interprétations qui confèrent à ces rites nouveaux un surcroît de sens symbolique”. Ainsi, le baptême est interprété comme une acceptation volontaire de la mort et comme un ensevelissement symbolique (Rm 6,3ss) ; le repas du Seigneur se réfère à un sacrifice humain et pourrait même être interprété (de l’extérieur) comme un acte de cannibalisme barbare, puisqu’on y consomme la chair et la sang du Fils de l’homme (voir Jn 6,51ss). En fait, non seulement il n’en est rien, mais “la réduction de la violence dans l’effectuation du rite et l’accroissement de la violence dans l’imaginaire du rite sont en tension l’une avec l’autre” et c’est “ensemble seulement que les deux font des sacrements du christianisme primitif des rites efficaces qui transforment l’être violent de l’homme en une motivation à se comporter de façon prosociale” (p. 257).
Suivent deux autres parties où l’auteur évoque successivement “la religion chrétienne primitive comme monde de signe autonome” et “les crises et consolidation du christianisme primitif”. S’agissant des crises, Theissen note que, chaque fois, “la crise a eu son point de départ dans l’une des formes d’expression de la religion : le rite dans la crise liée aux judaïsants, le mythe dans la crise gnostique, et l’ethos dans les crises prophétiques” (p. 332). Au même moment, il constate que c’est “dans ces crises seulement que les trois formes d’expression (de toute religion) ont trouvé leur forme définitive et leur autonomie”. Au nombre d’entre elles, il faut mentionner également celle qui a accompagné la constitution du Canon du Nouveau Testament. Avec un autre constat : “Le Canon n’a pas étouffé la pluralité du christianisme primitif, mais l’a préservé. C’est pour cette raison seulement qu’il a été accepté aussi rapidement et sans conflits dans un christianisme primitif pluraliste” (p. 427). Mais si pluralité il y a, il n’en est pas moins vrai qu’ont été toujours récusées les convictions théologiques qui mettaient en péril l’unicité de Dieu et les christologies qui niaient la pleine incarnation, car ils correspondent aux deux axiomes fondamentaux du christianisme primitif : celui du monothéisme et celui de la foi au Sauveur (voir les pages 433-442).
À cela, il manque une dimension fondamentale pour comprendre “la religion des premiers chrétiens” : c’est la dimension communautaire. Theissen lui consacre les dernières pages de cet ouvrage dont on aura perçu la richesse inégalable. Sa thèse est simple : “Le monde des signes du christianisme primitif était plausible pour ceux qui l’habitaient parce que ses axiomes réalisaient une communauté. Cette nouvelle religion a fait se réunir des hommes par-delà des frontières naturelles et culturelles […]. Il a pu se réaliser un sentiment d’appartenance commune qui, par un effet en retour, a renforcé les convictions dont on vivait” (p. 473-474). À la base de ce sentiment, il y avait l’expérience que l’on avait faite de Dieu, d’un Dieu qui “s’était lui-même rendu accessible” (p. 480).
|
|
 |