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Alfred BAUDRILLART
Les Carnets du cardinal Alfred Baudrillart

Alfred BAUDRILLART, Les Carnets du cardinal Alfred Baudrillart (1er janvier 1919-31 décembre 1921), Texte présenté et annoté par Paul Christophe, Paris, Éditions du Cerf, 2000,1048 p.

L’intérêt de cette publication croît encore par ce volume publié avec un apparat critique précis et judicieux. Pour les années 1919-1921, le lecteur découvre les méandres de la politique intérieure française, la vie de l’Église, la complexité des relations internationales. En effet, l’audience du recteur de l’Institut catholique de Paris grandit par les relations nouées, dans le cadre du Comité catholique des amitiés françaises, avec des personnalités de toute l’Europe (Pays scandinaves, Europe centrale), de l’Amérique du Nord, de l’Amérique du Sud, ou encore du Japon. Nombreux sont les évêques, les universitaires, les officiers supérieurs, les hommes politiques qui se pressent auprès de lui ; sa discrétion lui attire des témoignages originaux, tandis qu’au cours de ses multiples déplacements, en France ou à l’étranger, il se montre attentif à la vie des populations, à l’évolution des mentalités.
Il assume efficacement ses fonctions rectorales, malgré les difficultés financières _(p. 212), et il s’efforce d’ouvrir l’entrée de l’Institut catholique aux étudiantes (p. 508). Il doit défendre certains des professeurs menacés par la Curie vaticane : le P. Sertillanges s’était opposé dans un discours, en décembre 1917, à la suggestion d’une paix blanche proposée par Benoît XV (p. 147) ; l’exégète Touzard, critiqué, se soumet (p. 476, 486). Baudrillart reçoit les confidences de Mgr Duchesne qui se sentait menacé (p. 148-149); il sait que le Sodalitium pianum de Mgr Benigni avait eu l’entière approbation de Pie X (p. 974).
Observateur perspicace de la vie politique, il est invité par l’évêque de Quimper à se présenter à la députation (6 février 1919, p. 83). La décision d’y renoncer, par obéissance à Benoît XV (p. 155), lui coûte : “tant de [députés catholiques] me consultent en particulier”_(p. 362). Dans une conférence, il dénonce l’égoïsme patronal “comme un danger” (16 avril 1921, p. 776). L’Action Française l’inquiète : “Ce parti devient aussi turbulent et aussi fauteur d’anarchie, sous prétexte de rétablir le principe d’autorité, qu’il le fût quelques années avant la guerre” (p. 813). Devant la politique sectaire menée en Alsace (p. 69 et 76 – opinion du général Messimy) et la reprise de la lutte contre les congrégations, il observe que “cette politique compromet l’union de l’Alsace-Lorraine et de la France”; “l’anticléricalisme refleurit dans les préfectures” (3 et 12 février 1919, p. 78 et 88). De fermes réactions s’ensuivent en Alsace (p. 93). Dans l’affaire du remplacement des évêques de Metz et de Strasbourg, l’attitude de Clémenceau et une maladresse du cardinal Amette irritent le Vatican : le recteur s’efforce de dédramatiser (p. 167-168). Il devient l’interlocuteur entre Deschanel et le cardinal Gasparri (p. 318-319). Élu président de la République, Deschanel le remercie “pour la part prise à son élection” (p. 382). Par son action discrète, Baudrillart fait avancer les négociations (p. 979-986) malgré les réticences de nombreux évêques français (14-19 mai 1920, p. 476-485) : les relations diplomatiques entre la République et le Saint-Siège sont rétablies en mai 1921 ; l’épiscopat lui est alors conféré (6 août 1921, p. 874).
Devant les tergiversations de la Conférence de la Paix, il voit la Mittel-Europa se reconstituer : “la guerre peut de nouveau enflammer le monde... et les journaux sont remplis d’articles sur le faux Rodin !” (5 février 1919, p. 81). Il note que Clémenceau vient de “jeter sur les épaules des Français une douche glacée” (p. 86-87). La Deutsche Zeitung “montre la France isolée”: c’est la pensée de Deschanel et de Foch, face aux utopies de Wilson ; l’Italie déçue paraît se rapprocher de l’Allemagne (p. 216). Au défilé du 14 juillet 1919, il s’interroge : “il a fallu le monde entier pour vaincre l’Allemagne... quel ordre, si loin de Dieu ?” Les Alliés ont commis la faute de démembrer l’Autriche-Hongrie : “Nous jetterons l’Europe Centrale dans l’anarchie et nous en subirons un jour toutes les conséquences” (24 août 1919, p. 256). “On entrevoit un demi-siècle et peut-être un siècle de guerres civiles pour reconstituer en partie et autrement ce que l’Autriche avait mis 500 ans à édifier”, écrit-il le 3 décembre 1919 (p. 328). Il reçoit les confidences du duc de Vendôme sur ses conversations avec Clémenceau et Poincaré : “Lloyd George fut odieusement habile à rejeter sur la France la responsabilité des mesures dont il a été l’instigateur. On n’a voulu que la chute des deux dynasties et la haine de l’Autriche catholique a dominé.” Quand le duc parla de la séparation possible de l’Allemagne du Sud, “Je vous vois venir, a ricané Clémenceau ; vous voulez un empire catholique au centre de l’Europe, nous n’en voulons pas” (18 mai 1920, p. 482). On se souvient qu’en avril 1918 le Journal de Lausanne critiqua la publication de l’offre de paix séparée présentée par l’archiduc d’Autriche qui reconnaissait, dès mars 1917, la légitimité des prétentions françaises sur l’Alsace-Lorraine ; le comte Zamoÿski estima que, par cette indiscrétion, Clémenceau commit “un acte impardonnable” (Carnets, 1914-1918, p. 792, 795, 817). Baudrillart demande à Gasparri que le pape déclare que “la paix de réconciliation nécessaire [à l’Allemagne] ne l’est pas moins à la France qui peut un jour se trouver seule en face de l’Allemagne et lancée dans une conflagration nouvelle” (19 octobre 1920, p. 986).
La consolidation du bolchevisme en Russie retient son attention. Il rencontre le prince Lvov, président du premier gouvernement provisoire en mars 1917, exilé en France _(p. 66-67); il recueille de nombreuses informations sur les crimes commis, les méthodes barbares employées (p. 13). “On ne bouge pas quand des milliers d’hommes sont mis à mort sans jugement”, constatent les émigrés russes et leurs amis (p. 66) ; “notre gouvernement marcherait volontiers, mais il est paralysé par l’Angleterre et l’Amérique”, remarque Baudrillart (p. 68). Après la défaite de Wrangel par les bolcheviques, il craint que ceux-ci ne s’allient à l’Allemagne contre la Pologne : “À quand Attila ?” (16 novembre 1920, p. 642). En avril-mai 1920, alors que les troupes françaises occupent des villes allemandes, Baudrillart donne des conférences en Belgique et en Hollande : l’attitude anglaise s’annonce “grave pour le présent et l’avenir” (p. 434). Il se rend ensuite en Pologne où sévit une grande pauvreté _(p. 461) et il rencontre plusieurs prélats : “tous sont d’accord pour incriminer la conduite de l’Angleterre” (p. 460) ; chargé de transmettre une lettre de Georges Tyskiewicz à son père, représentant de l’Ukraine à Paris, il perçoit l’influence germanophile dans ce pays (p. 462 et 673). À Rome, le représentant de l’Argentine lui fait part de ses inquiétudes : “L’Angleterre, les États-Unis et le Japon remportent tous les fruits de la guerre... Ces trois États font les plus grands efforts pour s’emparer économiquement de l’Argentine. Il semble que le Japon ait abandonné le Mexique aux États-Unis...” (p. 484). Ce séjour romain lui révèle la “perfidie” du gouvernement italien à l’égard du pape : “il traite avec lui, implore son aide et en même temps le fait vilipender dans les journaux”; lors des cérémonies de canonisation de Jeanne d’Arc, de multiples incidents opposent des Français et des Italiens, et Il Tempo publie un nouvel article “très odieux sur la France” (p. 485). La désunion entre la France et l’Angleterre s’affiche sur la question polonaise et le Proche-Orient (p. 529, 531-532) : “ces années présentes sont un simple temps d’arrêt entre deux convulsions” (28 octobre 1920, p. 626). Les Alliés trouvent normal que l’Allemagne consacre son budget à son relèvement, alors que la France et la Belgique supportent seules la reconstitution des régions dévastées (p. 702). Un voyage effectué en Tunisie et en Algérie en février-mars 1921, lui fait prendre conscience de la complexité de la situation : la guerre a entraîné la chute du prestige de la France et les intellectuels indigènes manifestent leur désir d’émancipation (p. 739-741).
Ce volume des Carnets tenus par cet observateur informé et clairvoyant constitue une source de documentation essentielle à une meilleure compréhension de l’Entre-deux-guerres.

J.-C. MEYER

(Exemplaire du BLE Tome CIII n° 4 Octobre - Décembre 2002)





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