Accueil
Archive recensions Théologie

Ghislain LAFONT, Eucharistie, Le repas et la parole

Ghislain LAFONT, Eucharistie, Le repas et la parole, Paris, Éditions du Cerf, 2001, 162 p. C’est un très beau livre que vient d’écrire G. Lafont. Ayant voulu faire simple et éviter des termes trop techniques, G. Lafont a laissé décanter des travaux et des recherches érudites – essentiellement, dit-il, son enseignement à Rome – et permis à la dimension contemplative de la théologie de trouver un langage adapté pour un public désireux non seulement d’approfondir sa pratique eucharistique mais aussi d’habiter le monde, sans laisser périr ses recherches d’humanité. L’approche du mystère est ainsi construite. Deux chapitres exposent les fondamentaux de l’expérience humaine nommés dans le titre : le repas et la parole. Le chapitre 3 glose la prière eucharistique la plus commune ; le chapitre 4 traite du mystère du salut accompli dans la mort et la résurrection de Jésus et, enfin, le chapitre 5 en parlant du “corps et du sang” approfondit les considérations anthropologiques des premiers chapitres en traitant de la transubstantiation. Pour un lecteur théologien, ou pour un chrétien qui a une pratique eucharistique réfléchie, nourrie par une prédication éclairée, l’intérêt de cet ouvrage vient de l’articulation étroite entre le discours chrétien (centré sur le mystère pascal) et la profondeur des actes posés. Pour un chrétien marqué par les raideurs anticonciliaires, ce livre sera une grande libération, lui montrant clairement le caractère étriqué du ritualisme et lui permettant de naître à une foi sereine et forte. Un lecteur non habitué aux discours ecclésiaux, mais désireux de réfléchir à partir des sciences humaines, trouvera ici un chemin lui montrant comment la foi et les sacrements, loin de nier les richesses de l’humanité, les portent à leur achèvement. Pour les lecteurs de la revue qui n’ont pas besoin d’être instruits en matière de théologie sacramentelle, nous dirons simplement la valeur de l’articulation entre les sciences humaines et la théologie la plus rigoureuse. L’intention est dite dès le début : “J’aimerais inviter le lecteur à vérifier lui-même l’humanité de sa foi et de son expérience sacramentelle, et, réciproquement, à laisser venir au jour la christianité latente des gestes les plus simples, comme prendre de la nourriture ou adresser la parole, lorsque nous essayons d’aller jusqu’au bout des requêtes et des attentes qu’ils impliquent pour tout homme” (p. 12). Le chapitre 1 analyse les actes fondamentaux que sont “manger et boire”. Dans la première section (“La nourriture substance et symbole”, p. 13), l’auteur présente le manger et le boire comme “actions primordiales de reconnaissance initiale du monde” (p. 14), comme le montre l’attitude du nourrisson décrite dans les premières pages du chapitre. L’analyse de leurs différences est orienté vers l’élément lui-même qui est appelé – à la suite de G. Bachelard – “substance”. Au-delà de l’immédiat, G. Lafont mène le lecteur au mystère de l’homme et du cosmos “pris dans une nature plus sage que notre sagesse” (p. 17). Ainsi l’auteur arrive-t-il au pôle symbolique de la nourriture : “l’homme est tellement chair vivante que le langage de la chair semble apte à dire comme à suggérer ce qui ne peut se dire” (p. 19). La pratique alimentaire, qui est l’objet du deuxième point de ce premier chapitre (“des nourritures culturelles”, p. 19), relève d’abord le sens originaire du mot culture, puisque “la nourriture peut être dite ‘sacrée’ dans la mesure où l’homme, qui en a besoin, ne la crée pas, et toujours la reçoit, même s’il devait la produire” (p. 20). L’exposé relève les attitudes qui se rapportent à la nourriture (jeûne et boulimie) en notant au passage quelques textes évangéliques. La troisième section (“produire”, p. 23) est attentive au travail qui comme tout acte de culture manifeste une distance intérieure à l’homme lui-même où s’atteste sa transcendance. Les actes de la préparation du repas sont ensuite présentés ; ce qui permet à l’auteur de manifester toutes les dimensions du repas (division du travail, concours et service de tous, sensibilité esthétique, communauté). La quatrième section (“Inviter l’étranger”, p. 34) fait un pas de plus dans la réflexion en mettant l’accent sur l’échange – on y retrouve l’influence des études de Marcel Mauss sur le don – et sur la responsabilité. Cette dimension humaine est celle du désir et s’ouvre sur la transcendance : “Désir total de communication et Désir de communication totale : relation réciproque entre tous les groupes humains, entre toutes les personnes humaines, où personne ne posséderait rien parce que tout serait constamment donné et reçu. Cette fraternité englobante et pleine de dynamisme ne peut d’ailleurs pas venir des hommes eux-mêmes ; sans doute faut-il qu’elle soit reçue de Celui dont ils reçoivent la qualité de frère en humanité et dont ils confessent le nom comme Père” (p. 40). Le chapitre se conclut par l’attention au verbe “célébrer” (p. 41-43) qui introduit à la dimension sacramentelle proprement dite et à la place de la parole à partir de l’anthropologie fondamentale ainsi reconnue : “L’homme est cet être qui n’arrache pas la nourriture du sol avec la bouche, mais qui dans la main la reçoit d’un autre ; sa bouche est libre, non seulement pour absorber le don qui lui est fait, mais aussi pour exprimer son merci, dire des mots, parler” (p. 43). Le chapitre II (“(Parler”) procède de la même manière. Il explore les éléments de cet acte humain en montrant sa profondeur et commençant par le plus immédiat pour aller au plus universel. La première section (“La voix”, p. 46) relève la singularité de la parole humaine irréductible à celle des animaux : “Parler c’est former une phrase musicale qui traduit une expérience à la fois sensorielle (visuelle, tactile) et personnelle” (p. 47). G. Lafont l’illustre par la phrase du Cantique des cantiques : “J’entends mon bien-aimé qui vient.” Ainsi sont liées la parole et le nom, de même que le langage et le visage, accès à un au-delà que modulent les diverses formes du langage en quête d’absolu : langage malade, langage difficile, langage impossible, langage analogique. La deuxième section (“La représentation”, p. 55) est attentive à la place occupée par la personne qui parle et donc oriente l’attention vers l’attente du Messie, “[Celui qui est] dans le groupe, un être tellement plénier, tellement unique, qu’il pût récapituler, sans les détruire, les autres personnes susceptibles de s’exprimer et de se révéler. En la manifestation de ce Visage, de cette Parole, tout visage serait révélé, toute personne serait manifestée et se reconnaîtrait entièrement, tout en se sachant dépassée par une qualité à laquelle elle n’atteint pas” (p. 57). La section suivante (“L’évocation par le récit”, p. 59) ouvre d’autres perspectives, car la parole suppose d’être prise dans un récit qui est une interprétation de ce qui a été et sera dans la lumière du présent : “Raconter, c’est donc structurer ce discours qui évite à la fois de tout dire et de rien inventer ; c’est discerner les événements réels qui ont marqué, c’est percevoir leur enchaînement, c’est présenter un sens qui s’identifie à une vie” (p. 59). Les récits ont un contenu ; G. Lafont les examine : la nature (p. 61), les ruptures (p. 62) et la foi (p. 63). la dernière section se penche sur la question des limites : la fin (la mort) et le commencement (la naissance). Le récit est nécessaire pour tenir ce qui échappe à toute prise directe. G. Lafont distingue entre le discours scientifique et le discours mythique pour introduire à une analyse des récits fondateurs, récit de la création et récit du salut qui dit l’origine. Ainsi accède-t-il à la nature de la parole liturgique qui est poème. “C’est ici […] qu’il nous faut revenir à l’eucharistie : celle-ci ne se manifeste nourriture et boisson de salut qu’à l’intérieur d’un langage absolument unique ; une prière adressée à Dieu en notre nom par Celui qui nous représente, Jésus-Christ, dans laquelle un récit fait mémoire de l’Alliance divine et de la Création qui nous permettent d’être” (p. 76). Le chapitre III retrouve dans la prière eucharistique (numéro 3 dans le missel) les éléments dégagés et il en souligne l’originalité. Le chapitre IV (“Mort et résurrection”) est spécifiquement théologique ; il traite de l’événement fondateur de la foi chrétienne, l’expérience pascale. L’analyse est attentive au don de Dieu qui est ainsi fait à la communauté. Les pages sont très riches et très denses ; il est impossible de les résumer sans les trahir. On y sent le fruit d’une longue méditation des éléments fondateurs de la foi : la vie de Jésus, sa mort, ses apparitions aux disciples et l’instauration d’une communion dans l’Esprit-Saint. Le dernier chapitre (“Le corps et le sang”) explicite les conséquences de cette théologie enrichie par la réflexion anthropologique afin d’éclairer les affirmations traditionnelles qui ont été introduites pour expliciter certains aspects du mystère, en particulier la notion de transubstantiation qui est ici revisitée et dépouillée de toute magie et de tout concordisme, pour apparaître dans sa vérité. Il serait erroné de penser que ce livre est composé de deux parties distinctes, d’une part une étude anthropologique, d’autre part une étude théologique. Au contraire, l’intérêt du livre est de monter l’imbrication des deux registres d’analyse qui sont au service d’une vision très unifiée de la personne humaine et des activités qui la rendent vraiment humaine. La qualité d’écriture et la justesse de ton font de cet ouvrage un très beau document qui mérite une large diffusion tant auprès des chrétiens – en particulier de ceux qui ont à enseigner ou à catéchiser – qu’auprès des esprits éloignés de l’Église. Ces derniers y verront comment la foi chrétienne n’est en rien une humiliation de la raison ou une soumission à l’arbitraire d’une institution, mais bien le lieu où l’humanité s’accomplit en vérité. Les chrétiens qui ont une pratique eucharistique fréquente y trouveront une réflexion qui approfondira leur pratique et leur enracinement dans le mystère du salut, tant pour eux que pour ceux dont ils se font solidaires. J.-M. MALDAMÉ





ICT, Institut Catholique Toulouse
Etablissement privé d'enseignement supérieur et de recherche reconnu d'utilité publique
31 rue de la Fonderie - B.P. 7012 | 31068 Toulouse Cedex 7
Téléphone : (33) (0)5.61.36.81.00 | Fax : (33) (0)5.61.36.81.08 Courriel : Nous contacter

Ce site utilise la plate-forme de gestion de contenu Web en ligne de l'ISCAM


Identifiez-vous

Mentions legales popup