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Archive recensions histoire de l'Église

Jules Monchanin (1895-1957), Regards croisés d'Occident et d'Orient
Jules Monchanin (1895-1957), Regards croisés d'Occident et d'Orient, Actes des colloques de Lyon-Fleurie et de Shantivanam-Thannirpalli (avril-juillet 1995), Préface de Jean Dominique Durand et Jacques Gadille, Lyon, Éditions PROFAC-CREDIC, 1997, 410 p.
La personnalité du prêtre lyonnais Jules Monchanin, pionnier du dialogue interreligieux, fondateur de l'un des premiers ashrams chrétiens en Inde, a déjà suscité une bibliographie abondante, couronnée par la récente biographie écrite par Françoise Jacquin (Jules Monchanin, prêtre, 1895-1957, Éd. du Cerf, 1996). La publication des Actes de deux colloques tenus l'un à Lyon, l'autre en Inde à Shantivanam-Thannirpalli, éclaire, par des ''regards croisés d'Occident et d'Orient'', l'homme, son œuvre, sa postérité. La qualité des vingt-trois communications et des quinze témoignages en font un ouvrage fondamental pour découvrir la pensée de ce maître spirituel ainsi que pour approfondir la christologie, apprécier la valeur des mystiques de l'Inde, préciser la missiologie et les fondements du dialogue interreligieux après le concile Vatican II, mieux comprendre aussi l'histoire de l'Église en France et en Asie au XXe siècle.
Les communications illustrent bien les quatre étapes de l'itinéraire spirituel suivi par Jules Monchanin : gestation (1895-1922), maturation (1922-1939), incarnation (1939-1949), calcination (1950-1957). Sa marche vers le sacerdoce fut rigoureuse : ''Il est frappant qu'à la veille de sa prêtrise, Monchanin n'ait pas d'autre ambition que d'imiter de saints prêtres voués à la charité et que son modèle soit le père Chevrier'' (p. 21). Jeune prêtre, il tissa des liens personnels avec d'anciens membres du Sillon lyonnais. Introduit dans quelques cercles intellectuels de Lyon où on remarqua sa réflexion théologique et son rayonnement spirituel, révélant ''sa quête d'unification récapitulatrice, aussi bien dans l'Un des philosophes que dans le Christ-Dieu des croyants'' : ''une vision optimiste du monde et de l'homme en marche vers Dieu'' (p. 71). Sa vocation s'affermit au plus fort d'une maladie survenue en l'hiver 1932 : instaurer de nouveaux rapports entre le catholicisme et l'Inde. Il devint alors plus présent auprès d'étudiantes en recherche de vocation missionnaire, il participa à l'oecuménisme avec le Groupe des Dombes et il fut actif au Groupe judéo-catholique. En 1939, il fut admis à rejoindre un diocèse indien où il effectua des remplacements de prêtres avant de devenir, en janvier 1948, curé de Kulitala. S'immergeant dans les milieux les plus humbles de cette Inde du Sud, il put entrer en contact avec les brahmanes. Lisant dans leur langue les grands écrivains hindous, il fréquenta l'ashram du Ramana Maharishi. Il se voulait fidèle à l'esprit d'enracinement du christianisme : ''Jésus [...], un homme parmi les hommes, un juif parmi les juifs, s'universalise par son Église, devient en elle le contemporain de tous les hommes [...]. Consubstantiel au Père et à l'Esprit, le Christ est par sa mère, consubstantiel à l'homme'' (p. 166). Avec le bénédictin Henri Le Saux venu le rejoindre en 1948, il fonda le Saccidananda Ashram où ils vécurent dans un inconfort inimaginable ; mais leurs tempéraments les menaient dans des directions opposées et Le Saux poursuivit ailleurs une vie de complète solitude. Malade, Monchanin accepta de gagner un hôpital parisien où il mourut dans le sentiment d'un échec. Pourtant son héritage se manifestait déjà.
Les communications des théologiens indiens se réfèrent à ''la triade Monchanin, Le Saux, Griffiths'' (le bénédictin anglais Bede Griffiths fut le deuxième continuateur de Monchanin) et retracent l'évolution de la représentation que ces trois prêtres se sont faite de la spécificité de Jésus et du Dieu trine, question centrale, en préalable au dialogue du christianisme et de l'hindouisme ; dialogue ne signifie pas confusion (p. 101, note 55). Le Père de Lubac avait déjà remarqué l'importance de la réflexion de Monchanin relative au mystère de la Trinité : l'élan d'Amour qui entraîne chaque personne divine l'une vers l'autre est au fondement. Monchanin a repris le principe teilhardien de l'union personnalisante autour du Christ (p. 104-105, 224) ; cependant si tout est récapitulé dans le Christ, cette ''unité finale'' est l'œuvre de l'Esprit. Monchanin suggérait ''une spiritualité trinitaire indienne : concentrée sur l'unité finale réalisée en Esprit'' (p. 141 note 85) ; il plaçait ''le dialogue entre le mysticisme chrétien et le mysticisme hindou'', ''sur ce niveau métaphysique et ontologique'', comme devant être le dialogue entre le mystère trinitaire chrétien et la pensée hindoue de l'Unicité et de l'Un (p. 129). Certains théologiens font remarquer que Monchanin, dans ses interprétations de la pensée hindoue, fit un ''emploi parfois inadéquat des catégories de la théologie chrétienne'' (p. 307).
En s'engageant dans le sentier de ''l'amour livré'', il respectait le sens de l'autre : dans son rapport à Dieu, aux hommes, aux civilisations (p. 162). Il invitait à méditer ''cette Passion inoubliable, même dans la gloire, où tout le christianisme est ramassé'' (lettre à Le Saux, citée p. 166). Précurseur du dialogue intermonastique avec des moines bouddhistes, il avait compris le rejet du christianisme par l'Inde : les hindous le perçoivent comme une religion sans profondeur mystique ne reliant pas les croyants au Divin. Il souhaitait intégrer les deux chemins menant à l'expérience de Dieu : l'approche chrétienne du divin dans une relation interpersonnelle entraîne la personne humaine à se rendre compte de sa subjectivité et à se livrer au ''Toi divin'' ; l'approche transpersonnelle du mysticisme hindou fait expérimenter l'ineffable mystère du Divin. Tandis qu'une communauté féminine poursuit l'expérience monastique à Shantivanam, on retiendra, comme un appel prophétique, que Monchanin, le Saux, Griffiths aient ''essayé de faire l'expérience du mystère de cette existence [celle du monachisme indien] centrée en Dieu, dans toute sa plénitude'' dans le dépouillement total (p. 347). Monchanin fut ''un homme d'amour, amant du Christ de la voie indienne et de la Sainte Trinité [...], un homme amant de l'Inde, d'un amour qui ne connaissait pas de limites [...]. C'est cet amour qui brûlait dans son corps frêle et qui l'entraîna jusqu'au total abandon et à la dépossession de soi'' (p. 367). De ces colloques, on retiendra encore l'invitation à centrer le regard de l'Église sur l'essentiel de la foi, sur l'appel de Jésus à la pauvreté radicale (p. 348), la mystique, l'effort d'un dialogue avec les cultures et les peuples du monde.
J.-C. MEYER (Exemplaire du BLE Tome CI n° 3 Août - Septembre 2000)
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