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Archive recensions histoire de l'Église

Jean-Yves MOY
Jean-Yves MOY, Le Père Anizan, prêtre du peuple, Des frères de Saint-Vincent-de-Paul à la fondation des Fils de la charité, Préface par Jean-Marie Mayeur, Paris, Éditions du Cerf, 1997, IV-816 p.
Cette biographie du Père Émile Anizan (1853-1928), rigoureusement construite et documentée, attendue depuis le colloque qui lui fut consacré à l'Institut catholique de Paris les 13-14 novembre 1992 (Éd. du Cerf, 1995), offre un grand intérêt pour comprendre l'histoire de l'Église dans la situation française mouvementée du début du XXe siècle et la crise moderniste. L'auteur précise la vie, l'œuvre et l'influence de cet ''apôtre des classes populaires qui souffrit de et dans l'Église'' (Préface, p. III).
Conscient de sa vocation de vivre au service du peuple pour le réconcilier avec l'Évangile, il reçut après douze années de vicariat l'autorisation de rejoindre les Frères de Saint-Vincent-de-Paul, fondés par Le Prévost pour agir selon l'esprit et les méthodes de Frédéric Ozanam, et qui pratiquaient l'égalité entre les frères laïcs et les prêtres. À Sainte-Anne de Charonne, Anizan découvrit la précarité des conditions de vie de cette population d'artisans, d'ouvriers, d'employés, les conséquences désastreuses de l'irruption de la maladie ou du chômage dans un foyer, le drame de la vieillesse. Un des intérêts de ce livre se trouve dans la description de la vie religieuse du Paris populaire à la fin du XIXe siècle. Anizan notait les sources du détachement religieux : l'exode des provinciaux, la formation insuffisante reçue au cours de l'enfance, le service militaire, le climat d'incrédulité et d'immoralité des ateliers et des usines, l'hostilité des sociétés politiques, les carences de la pastorale. L'auteur montre comment Anizan engagea une dynamique missionnaire en donnant la priorité à l'apostolat assuré par les familles ouvrières elles-mêmes : par les membres du bureau de charité, des comités du bien, l'organisation d'une Sainte-Famille, il constitua une communauté toujours ouverte qui ne cessa de recevoir de nouvelles personnes du quartier, leur assurant un soutien matériel et moral ainsi qu'un cadre religieux. Anizan accueillit aussi le syndicat des employés de la gare de Lyon et celui des ébénistes : ils ressemblaient plus à des confréries qu'à un groupement professionnel.
L'auteur s'attache à la compréhension de l'état d'esprit de l'Institut où, entre 1894 et 1906, une division éclata entre les religieux. Elle correspondait à celle des catholiques français par rapport à l'attitude du pape Léon XIII (p. 177). Élu premier assistant en 1894, Anizan fut réélu en 1904. Simultanément, comme la direction de l'Union des œuvres était confiée à l'Institut en 1898, Anizan dut en prendre la responsabilité : par la revue L'Union, dont il écarta articles théoriques ou polémiques, il en fit une tribune pour la diffusion de ses idées et un observatoire de la situation religieuse (p. 271), mais il évita''d'organiser des réunions au cours desquelles l'association défendrait les positions de la droite''. Anizan maintenait l'idéologie du Syllabus (p. 251-252, 786) : ses articles désignaient les adversaires ''de la cause du bien et de Dieu'' : les francs-maçons, les socialistes, les protestants et les juifs (sans faire preuve d'antisémitisme). Différemment, les publications du Père Maignen entraînaient une partie de la congrégation pour ''édifier un modèle politico-religieux qui faciliterait l'évangélisation des pauvres'' (p. 787) : la France serait sauvée, affirmait-il, ''par un nationalisme réellement chrétien et catholique, et celui de Maurras l'est vraiment'' (p. 337, note 1). Le Père Leclerc, Supérieur général, continua de soutenir financièrement le journal La Vérité française (p. 366), restreignit les pouvoirs des assistants élus, s'entoura de conseillers particuliers comme le Père Maignen, de sorte qu'un groupe minoritaire exerça son emprise contre Anizan et les autres assistants élus, lesquels saisirent la Congrégation des évêques et réguliers. Celle-ci confia la mission d'effectuer une visite apostolique à l'archevêque de Paris qui désigna Mgr Amette. Le Père Leclerc mourut avant la tenue du chapitre extraordinaire qui élit le Père Anizan comme Supérieur général à la majorité des trois quarts des capitulants.
Pendant son temps de supériorat, Anizan s'efforça de promouvoir l'apaisement. Sa correspondance révèle un homme de spiritualité profonde, directeur spirituel, empreint de charité (p. 443, 445), préoccupé de ranimer le charisme du fondateur : développer l'apostolat en milieu populaire. Il demanda aux Frères d'éliminer les discussions politiques et déconseilla la lecture de L'Action française. Sous son impulsion, des liens se rétablirent avec la Société de Saint-Vincent-de-Paul. Devant l'érosion qui touchait les patronages, les Frères admirent les activités sportives dans leurs maisons avec une grande prudence. Préoccupé par l'implantation pastorale, Anizan opta pour la possibilité de prendre en charge des paroisses ouvrières. Il estimait opportun de s'associer au mouvement syndical catholique (p. 495). Les religieux de la tendance de Maignen concevaient différemment leur charisme (p. 789). Maignen correspondait avec des personnalités de l'administration vaticane, notamment avec Mgr Benigni qui le désigna comme délégué du Sodalitium Pianum ''pour la Belgique et le nord de la France'' (p. 511) ; il entraîna d'autres Frères. L'auteur expose nettement que dans ce contexte doit être située la décision prise par la Congrégation des réguliers de confier une nouvelle visite apostolique au Père Saubat (Secrétaire de la Diète du Sodalitium Pianum). Certes, des doutes se firent jour parmi les responsables de la Congrégation des religieux : contrairement au soutien apporté par le cardinal Amette, archevêque de Paris, les interventions de Mgr Benigni, de Mgr Sabadel et du cardinal Billot insistèrent sur la contamination de l'Institut par le modernisme (p. 616). L'auteur montre que cette crise ''traduit la fièvre obsidionale qui régnait au Vatican à la fin du pontificat de Pie X'' (p. 789) : au sein d'un même institut, elle ''dressait l'un contre l'autre deux courants de l'intransigeantisme catholique'', les partisans de la priorité à donner aux luttes doctrinales contre les partisans de l'action pastorale. Le 14 janvier 1914, un décret de la Congrégation des religieux installa à la tête de l'Institut un nouveau conseil (de la tendance minoritaire), modifia autoritairement les constitutions en ne maintenant qu'un seul assistant laïque parmi les assistants du Supérieur général. Malgré une entrevue du cardinal Amette avec Pie X, celui-ci maintint les décisions prises. Le Père Anizan se soumit. Lui-même et cent dix religieux (45% des effectifs) demandèrent à quitter l'Institut au cours de l'année 1914 ; l'hémorragie se poursuivra jusqu'en 1925 avec le départ de trente quatre sujets. L'Institut fut contraint de se replier sur les œuvres qui paraissaient les plus viables. D'autre part, le Bureau central de l'Union refusa de laisser assujettir l'Union des l'œuvres à la nouvelle direction de l'Institut.
Installé dans la région de Verdun à partir d'août 1914, le Père Anizan reçut le 30 novembre la dispense de ses veux ; il exerça les fonctions d'aumônier militaire bénévole. Dès 1915, il forma une ''union spirituelle'' avec les Pères Allès, Josse et Devuyst qui constituèrent un cercle plus large d'une cinquantaine d'anciens Frères de Saint-Vincent-de-Paul. Les premiers signes encourageants pour Émile Anizan lui parvinrent après une entrevue du cardinal Amette avec Benoît XV à l'automne 1915. Celui-ci voulut qu'Anizan fondât une congrégation nouvelle dénommée ''Les Fils de la Charité''. Le 25 décembre 1918, le cardinal Amette autorisa la nouvelle société religieuse, ''composée de prêtres et de frères, ayant pour but spécial l'évangélisation populaire, principalement dans les paroisses ouvrières''. Le nouvel Institut se développa dans les diocèses de Paris et de Versailles ; il reçut l'approbation définitive du Saint-Siège en 1934. Anizan reprit aussi sa place à l'Union des euvres ; il s'intéressa à la JOC et à la CFTC naissante. Ainsi, en pasteur, Anizan chercha-t-il toute sa vie à réconcilier le peuple avec l'Église par la voie de l'évangélisation. Il écrivait en 1921 : ''Dieu est la charité même. Et c'est cette entité divine que nous sommes appelés à reproduire au milieu des hommes et surtout des pauvres'' (p. 792). C'est bien une page de l'histoire de l'Église et l'appel à renouveler sans cesse les exigences de la mission, que ce beau livre appelle à découvrir.
J.-C. MEYER
(Exemplaire du BLE Tome CI n° 3 Août - Septembre 2000)
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